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    globeCarnets de lectures

     

    KATIBA, OU L'AUTRE SAHARA

     

    ARMELLE CHOPLIN

    Maître de conférences en géographie,
    Université Paris-Est
    choplin@univ-paris-est.fr


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    Ce carnet de lecture porte sur le roman de Jean-Christophe Rufin intitulé Katiba, sorti en avril 2010 chez Flammarion. Le lecteur est plongé au cœur du Sahara, où il est invité à suivre les agissements d'un réseau de terroristes appartenant au groupe d'Al Qaïda au Maghreb (AQMI). RUFIN Jean-Christophe, 2010, Katiba, Paris : Flammarion.

    Décembre 2007, Atar, Sahara, Mauritanie.

    Les touristes descendent du charter. Tout de « Quechua vêtus », ils s'apprêtent à faire un trek, à cheminer dans le désert au côté des hommes bleus et à bivouaquer sous le ciel étoilé mauritanien. Akim et Dah, les guides, attendent sur le tarmac de l'aéroport. Une semaine durant, ils « joueront aux nomades », troqueront leurs 4x4 pour des chameaux, raconteront des devinettes, prépareront le thé à l'ombre des palmiers. Ils feront croire que ce Sahara est immuable, hors du temps, préservé des méfaits de la civilisation occidentale. Car, ce sont bien ces mythes que sont venus chercher les touristes. Un Sahara de sable et de vent que la merveilleuse plume de Théodore Monod a contribué à faire découvrir et figer. Dans le froid de la nuit, emmitouflés dans leurs duvets, ces mêmes touristes repenseront peut-être aux mots de Monod : « L'Afrique ne veut pas pour amants des délicats et des douillets : il y faut le mépris des biens terrestres et l'amour de la vie primitive et un grand dégoût de tout l'artificiel d'une civilisation trop compliquée ». La journée, alors que le soleil sera au zénith, dans l'effort de la marche, certains fredonneront les paroles d'une récente chanson d'Alain Souchon :


    « Je pars avec Théodore dehors
    Marcher dans le désert
    Marcher dans les pierres
    Marcher des journées entières
    Marcher dans le désert
    Dormir dehors
    couché sur le sable d'or
    Les satellites et les météores
    Dormir dehors
    il faut un minimum
    une bible, un cœur d'or
    un petit gobelet d'aluminium
    il faut un minimum »

    Décembre 2011, Nouakchott, Mauritanie

    La compagnie de charter vient d'annoncer qu'elle ne desservira plus le Sahara mauritanien à cause de la « menace djiahdiste ». Les auberges ferment les unes après les autres. Akim et Dah ne jouent plus aux nomades, ni même aux guides. Ils viennent de rejoindre Nouakchott, la capitale, dans l'espoir de trouver un petit boulot pour nourrir leur famille. Le Sahara et ses hommes enturbannés font désormais peur. Le livre de référence n'est plus Méharées de Théodore Monod, mais Katiba de Jean-Christophe Rufin.

    Le « roman » de Rufin prend pourtant place dans la même immensité désertique que les œuvres de Monod. Du sable, des oasis, des oueds, du vent, des campements. Le même espace mais plus le même territoire. Nous ne sommes plus dans le campement de nomades, ni même celui des trekkeurs. Rufin nous conduit dans un camp de combattants islamistes, qu'on appelle « katiba ». Au Sahara de Monod, il ajoute des membres d'Al Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI), des armes, de la cocaïne.

    L'héroïne de Katiba se prénomme Jasmine. Jeune veuve d'une trentaine d'années, elle travaille au Quai d'Orsay comme employée dans le service du protocole diplomatique. On apprend qu'elle a vécu en Mauritanie où son défunt mari était consul. On la retrouve justement quelques chapitres plus loin en Mauritanie, attendue par de jeunes médecins pour monter un projet humanitaire. Mais en lieu et place de projet humanitaire, on la découvre entretenir des liens bien ambigus avec ces jeunes médecins aux barbes fournies qui la conduisent au beau milieu du désert pour une étrange rencontre. Parallèlement à l'histoire de Jasmine, on voit évoluer Kader, ancien contrebandier qui, grâce à sa fine connaissance du désert, opère désormais dans le combat salafiste. A ces deux principaux personnages s'ajoute Dimitri, un médecin aux allures de G.I. Ce Canadien d'origine ukrainienne n'est autre qu'un agent secret dépêché en Mauritanie par une agence d'espionnage privée américaine. Tous les ingrédients sont là pour que le lecteur se laisse prendre par l'intrigue : rivalités entre branches djihadistes, liens politiques occultes, gadgets et haute technologie, CIA, meurtres. Sans oublier une histoire (d'amour ?) entre la mystérieuse Jasmine et Dimitri, l'agent secret un peu gauche.

    L'histoire nous entraine des quartiers précaires de Nouakchott au Quai d'Orsay à Paris, du consulat de Nouadhibou au bureau d'une agence de renseignement à Bruxelles, de l'aéroclub de Dakar aux luxueux restaurants de Washington, des campements mobiles au Mali aux tours de Johannesburg. Ce thriller géopolitique démontre, pour ceux qui en douteraient encore, combien cette région saharo-sahélienne est bien entrée dans l'histoire, intensément connectée au reste du monde et touchée par des processus pour le moins globalisés. Il rend compte du brutal basculement qu'a connu cette région, désormais répertoriée dans les « zones grises » de la planète.

    Si le récit est haletant, le lecteur peut par moment se sentir gêné. Outre le style d'écriture relativement simple, tellement dépouillé que ces 400 pages semblent avoir été rédigées un peu vite, c'est peut-être plus encore le statut ambigu de fiction qui dérange. L'histoire débute par une (bien triste) histoire vraie : l'assassinat des quatre Français survenu le soir de Noël 2007, devenus italiens dans le roman. Rufin répète dans sa postface que « ce livre est un roman, un pur ouvrage de fiction » et se défend qu'« un romancier ne peut ignorer ce qu'il doit au réel ». Que des faits réels alimentent l'imagination d'un romancier, rien de plus banal. Mais, la situation est bien différente si ce même romancier occupe alors le prestigieux et officiel poste d'Ambassadeur de France au Sénégal. Surfer sur la vague du terrorisme, s'inspirer des dossiers secrets auquel Son Excellence a directement accès pour en faire un best-seller, voilà qui est plus dérangeant. Dans cette « fiction », finement renseignée et qui en dit long sur la complexité du terrorisme, l'ambivalence est à chaque page. Certains noms sont à peine « camouflés » : le « héros » de Rufin se nomme Kader Bel Kader. Comment ne pas reconnaitre dans ce personnage Mokhtar Belmokhtar, l'émir du Sahara qui serait l'auteur présumé de l'enlèvement des deux jeunes français tués au Mali en janvier 2011 ? Abou Moussa, le rival de Kader dans le texte, ne serait autre que le nom romancé d'Abou Zayed, ancien contrebandier qui aurait enlevé Michel Germaneau et commandité l'enlèvement des cinq Français d'Areva au Niger en septembre 2010. Pour d'autres noms, Rufin ne s'est pas donné la peine de les changer : Abdelmalek Droukdel, chef suprême d'AQMI, reste Abdelmalek Droukdel dans le texte.

    Le Sahara, mythes et réalités d'un désert convoité… Tel est le titre qu'a donné le chercheur Jean Bisson à son ouvrage de référence sur la zone en 2003 et qui reste on ne peut plus d'actualité. En moins de cinq ans, le regard porté sur cette région a bien changé. Au mythe du Sahara hors du temps et immuable des touristes, qui eux-mêmes reprenaient Monod, se substitue celui des islamistes de Rufin. Les nomades fascinants seraient devenus de méchants barbus. Cette vision est bien évidemment très simpliste et ne saurait être généralisée. C'est oublier que Akim et Dah, les anciens guides, vivent toujours sous le ciel étoilé mauritanien. Aujourd'hui économiquement marginalisés par la fin du tourisme, ils ne sont pas pour autant devenus djihadistes. Or, le texte de Rufin tend à généraliser ce Sahara des islamistes. En outre, il entretient par moment une vision toute « huntingtonienne » de civilisations nécessairement opposées. Les personnages sont en effet présentés comme tiraillés en permanence entre Orient et Occident.

    In fine, on regrettera que le livre de Rufin ait désormais supplanté ceux de Monod au rang des best-sellers sur le Sahara. On aimerait en effet garder en mémoire les Méharées de Monod plutôt que les Katiba de Rufin.


    Références
    BISSON J., 2003, Le Sahara : mythes et réalités d'un désert convoité, Paris : L'Harmattan, 479 p. MONOD T., 1997, (1923), « Méharées », in Maxence au désert, Arles : Actes Sud, 1421 p.


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