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    globeCarnets de lectures

     

    « Aux frontières de l’animal. Mise en scène et réflexivité. »


    Edité par Annick Dubied, David Gerber et Juliet J. Fall. Travaux de Sciences Sociales (TSS 218), Librairie Droz, 2012.

    EMMANUEL GOUABAULT

    Socio-anthropologue
    enseignant-chercheur
    HES-SO Genève
    gouabault@bluewin.ch


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    Cet ouvrage collectif a été publié suite à l’organisation de deux évènements internationaux, de septembre à décembre 2008, par les départements de sociologie et de géographie de l’Université de Genève ; d’une part un forum hebdomadaire intitulé « La frontière humain-animal. Un enjeu de société » ; d’autre part, une pré-conférence à la Minding Animal Conference qui concluait le forum précité. La participation d’une variété de chercheurs du champ des sciences humaines assura une réflexion pluridisciplinaire : sept sociologues, quatre géographes, deux spécialistes de littérature, une philosophe, un ethnologue, un historien et même un vétérinaire dont la fonction est plutôt là celle du juriste.

    Concernant le contexte de création de cet ouvrage collectif, j’ajouterai que les évènements cités ci-avant s’inscrivent dans une dynamique de recherche novatrice en Suisse. En effet, sous l’impulsion de l’Office Vétérinaire Fédéral (OVF), les professeures de sociologie Claudine Burton-Jeangros et Annick Dubied ont obtenu un financement permettant d’engager une équipe de sociologues afin de mener une étude portant sur les médias suisses d’information sur trente années (Burton-Jeangros et al., 2009). Pour l’OVF, il s’agissait d’aboutir à une meilleure compréhension des relations humains-animaux dans un contexte où l’Office devait faire face à une nécessité de communiquer au public en situation de crise (vache folle, chiens mordeurs…). L’ouvrage collectif en question, issu indirectement de cette initiative, contribue au développement du champ des « études animales » par les sciences humaines francophones. Le volume se centre sur la thématique des « frontières de l’animal » et largement dans le sens de notre rapport de proximité (personnification des animaux) et/ou de distance (les animaux pensés en termes de risque), à des degrés variables, avec ces animaux. Le volume répond donc à la question de la (re)négociation de la frontière entre humains et animaux. Il pose aussi celle de la« bonne » distance, des dispositifs qui la soutiennent et des acteurs, humains et non-humains, qui participent à ces négociations. Ces questions sont adressées tant au niveau des représentations sociales que des pratiques, sachant qu’un des postulats de départ est le fait que « la définition de la frontière entre l’humain et l’animal est essentiellement culturelle » (p. 10).

    Pour répondre à ces questions, l’ouvrage est divisé en trois parties. Tout d’abord une introduction conséquente composée de trois textes : le premier par les responsables de la publication qui la présentent dans son ensemble, rappelant que les études animales en sciences humaines en sont encore à leurs débuts et nécessitent une pluralité d’approches pour rendre compte de la complexité des relations humains-animaux. Le deuxième texte est signé Vinciane Despret dont l’approche originale de philosophe des sciences, et de l’éthologie en particulier, insiste sur « les expériences partagées », notion qui invite à prendre au sérieux le fait que les animaux participent activement à la construction du savoir qui est élaboré à leur sujet. La frontière humain/animal renvoie donc dans ce texte plutôt à la transgression de celle-ci ainsi qu’aux enjeux épistémologiques qui y sont liés. Le troisième texte de cette partie introductive est le premier de trois courts textes du vétérinaire Andreas Steiger. Celui-ci est consacré aux lois européennes et suisses sur la protection des animaux avec quelques dates-clés.

    La première partie de l’ouvrage s’ouvre alors sur le thème des « représentations et mises en scène» de la frontière. On y retrouve Eric Baratay, historien, qui s’intéresse aux « mises en scène savantes de la frontière » (p. 49) à travers le développement du discours naturaliste moderne dès le XVIIe jusqu’au XXe siècle. Il va ensuite illustrer les évolutions de ce discours à travers « deux lieux de la vulgarisation scientifique : les zoos et les planches d’histoire naturelle » (p. 54). La lecture des zoos proposée passe par la déconstruction d’un discours colonial qui hiérarchise les humains eux-mêmes, des primitifs aux plus civilisés, jusqu’aux zoos actuels, reflets d’une société marquée par l’évolution du discours naturaliste et éthologique. Les planches des naturalistes du XIXe siècle seront à leur tour des lieux politiques où une frontière, malgré tout poreuse, sépare l’humain des animaux.

    Sergio Dalla Bernardina, quant à lui, interroge la notion de frontière à travers une étude dynamique des taxinomies, offrant des exemples de classements, reclassements et déclassements à travers des récits de chasse, la littérature du militantisme antispéciste et les documentaires animaliers. Ainsi certains humains se retrouvent bestialisés lorsque certains animaux sont humanisés. L’auteur ne s’arrête pas à ces niveaux ontologiques puisqu’en s’interrogeant sur les Tamagotchi il fait émerger le niveau des choses et des processus de chosification. L’ethnologue incite ses collègues à être attentifs, en cette période de renégociation des statuts, aux « mobiles subjectifs » (p. 74) des classificateurs et aux conséquences possibles de ces remaniements pour ceux qui en sont la cible.

    Le sociologue André Micoud s’intéresse à son tour à la question de l’articulation de catégories, mais cette fois dans le cadre d’un ordre symbolique chrétien occidental. Il recourt ainsi à deux couples de notions pour interroger la frontière élaborée entre « le vivant humain et le vivant non-humain » (p. 100) : « le couple corps et âme (qui oppose le sensible et l’intelligible) et le couple chair et parole (qui articule le vivant et la signification) » (idem). Ces couples lui permettent d’articuler une analyse entre distance et proximité à travers le texte de la Genèse, rappelant l’importance d’une ouverture transdisciplinaire vers la psychanalyse et la théologie, l’éthologie et la physiologie.

    Les deux contributions suivantes sont celles de deux spécialistes de littérature. Anne Simon, la première, plus difficile à mettre en lien avec les autres contributions, montre comment, dans un corpus de romans francophones du XXe siècle, les animaux ne sont pas des allégories mais incarnent une véritable altérité irréductible que certains auteurs proposent d’explorer par le moyen de métamorphoses. Jennifer MacDonell, quant à elle, se focalise sur une analyse des correspondances de deux poétesses l’Angleterre victorienne, afin de rendre compte de leurs relations avec leur chien. Cette contribution met en évidence comment l’identification à un animal peut engendrer la remise en cause des frontières d’espèce et de genre, non loin des réflexions de S. Dalla Bernardina.

    Vient ensuite le deuxième texte d’Andreas Steiger portant cette fois sur l’évolution de la protection des animaux de compagnie au sein de la législation suisse en particulier. Le texte de deux géographes, Jean Estébanez et Jean-François Staszak, conclut cette première partie en reprenant un objet interrogé par E. Baratay : les zoos. Ils sont ici présentés comme des lieux permettant d’expérimenter des relations aux animaux à travers un ensemble de dispositifs matériels et symboliques présentés dans une perspective chronologique. En conclusion de cette analyse, les auteurs s’interrogent sur les fondements de cette recherche de la rencontre avec un alter ego, évoquant la recherche du « sentiment océanique » de Romain Rolland (p. 168), forme de fusion avec quelque chose qui nous dépasse. Cette notion n’est pas sans rappeler la notion de « mimétisme » ou de « complexe de nirvâna » de Roger Caillois (1938 : 86-122) ou celle de « numineux » de Rudolph Otto (1917). Pour conclure cette première partie, le questionnement sur la rencontre de l’alter ego offre un écho inattendu aux contributions de S. Dalla Bernardina, qui s’intéresse aux mobiles subjectifs des acteurs, et d’A. Simon, qui observe, en littérature, des rencontres avec les « animots » considérés comme de véritables alter ego.

    La seconde partie de l’ouvrage vise à s’interroger plus précisément sur les « résistances et la réflexivité » en relation à ces frontières entre humains et animaux. C’est à Juliet Fall, une autre géographe, qu’il revient d’ouvrir cette partie avec la thématique des espèces invasives. Celles-ci opèrent des transgressions de multiples frontières, tant géopolitiques qu’ontologiques. L’auteure attire l’attention des lecteurs sur les « compositions de systèmes d’acteurs hétéroclites » (p. 187) que génèrent ces animaux transgressifs ou « animaux-problèmes » (p. 179). S’intéressant à une thématique similaire, les sociologues Isabelle Mauz et Céline Granjou montrent comment l’invention de la notion de « biodiversité » conduit à une renégociation des frontières tant physiques que conceptuelles. Deux exemples sont donnés : la protection des loups et le cas d’une population de marmottes dans un parc national. Ceux-ci permettent aux auteurs de montrer la capacité des animaux à se jouer des dispositifs de contrôle que les humains entendent mettre en place.

    Le sociologue Phil Macnaghten s’intéresse quant à lui aux représentations sociales concernant les « animaux génétiquement modifiés, les embryons chimériques humains-animaux et les xéno-transplantations » (p. 203). Il apparaît globalement une tendance à mobiliser une frontière humain/animal dans les discours comme frein à un progrès technique ressenti comme menaçant. Vient ensuite le dernier texte d’Andreas Steiger dans lequel il fait un bilan de l’expérimentation animale en Suisse. Puis les sociologues Annick Dubied et Claudine Burton-Jeangros questionnent elles aussi les représentations sociales à travers les déclinaisons médiatiques de la notion de frontière, qu’il s’agisse de frontières tracées entre « nous » et une « altérité menaçante », lors de crises médiatiques, ou de frontières atténuées avec les animaux personnifiés.

    Pour finir, le géographe Steve Hinchliffe s’intéresse aux pratiques de protection de la nature développées en lien à des populations non-humaines urbaines. Cet article renoue avec le tout premier texte (introduction exceptée), celui de V. Despret, lorsqu’il invite à une prise en compte de « l’être avec » à travers le fait « d’être affecté par les animaux » (p. 247), situations qui ont été constatées précédemment, d’une certaine manière, comme dans le cas des espèces invasives.

    À noter que l’ouvrage est doté d’un index original mêlant noms propres d’humains, noms d’espèces non-humaines et noms propres de non-humains comme Knut l’ours polaire ou encore Flipper le dauphin. Ces derniers sont dans cet index assez peu nombreux et reflètent cette tendance qui est de personnifier des animaux dont le rôle est celui de la « brave bête », au contraire d’autres animaux au rôle « d’altérité menaçante » (Gouabault et al., 2011).

    Pour finir, le champ des études animales qui est en plein développement, surtout pour ce qui est de la sociologie et de la géographie humaine, peut se nourrir ici de pistes qui méritent d’être approfondies comme le rôle des affects dans les relations aux animaux, l’importance des dimensions spatiales et historiques, les enjeux sous-jacents à la dynamique des taxinomies, ou encore les figures animales médiatiques. Les textes présentés dans cet ouvrage offrent tous une réflexion stimulante et jouent tous le jeu de se focaliser sur cette notion centrale de frontière humains/animaux. Le pari de la pluridisciplinarité quant à lui est tenu mais se cantonne néanmoins au périmètre sciences humaines. De plus ces contributions dialoguent bien entre elles, pour la plupart ; le fait que les perspectives portent toutes sur des objets occidentaux y participe d’ailleurs certainement. Les spécialistes des études animales comme les non spécialistes devraient donc trouver dans cet ouvrage matière à penser et à construire.

    Bibliographie

    Burton-Jeangros C., Dubied A., Gouabault E., Gerber D., Darbellay K. et Gorin V. (2009), « Les représentations des animaux dans les médias suisses d’information, 1978-2007. De la « brave bête » à «l’altérité menaçante» », Rapport final, Genève, Département de Sociologie.
    Caillois R. (1938), Le mythe et l’homme, Paris, Gallimard.
    Derrida J. (2006), L'Animal que donc je suis, Paris, Galilée.
    Gouabault E., Dubied A. et Burton-Jeangros C. (2011), « Genuine Zoocentrism or Dogged Anthropocentrism? On the Personification of Animal Figures in the News », Humanimalia, 3/1, 77-100, en ligne : http://www.depauw.edu/humanimalia/
    Otto R. (1917 ; 1995), Le sacré, Paris, Payot.
    Picard B. (2012), « David Gerber, Juliet J. Fall, Annick Dubied, Aux frontières de l'animal. Mises en scène et réflexivité », Lectures [En ligne], « Les comptes rendus », mis en ligne le 20 août 2012, consulté le 17 décembre 2012. URL : http://lectures.revues.org/8969


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