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    globeCarnets de recherches

     

    SOCIABILITE NUMERIQUE ET MOBILITE DES ADOLESCENTS :
    Des favelas de Rio aux banlieues parisiennes

     

    HELENE PETRY

    Institut d’Etudes Politiques de Paris
    Sociologie
    helene.petry@gmail.com


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    RÉSUMÉ
    À partir d’une enquête de terrain menée dans des établissements secondaires publics à Rio de Janeiro et en région parisienne, cet article montre que la forte connectivité numérique des adolescents (téléphone portable et Internet) favorise leur mobilité spatiale et leur sociabilité. En revanche, elle les prend également dans un devoir moral de « joignabilité » qui se joue surtout face à la famille dans le groupe carioca et face aux amis du même âge dans le groupe francilien


    INTRODUCTION

    La tendance des TIC traditionnelles comme la télévision à privatiser les loisirs a été mise en avant comme défavorable aux interactions sociales (Putnam, 2000). Les NTIC à l’inverse encouragent les interactions sociales en entrelaçant loisir et communication (Smoreda, 2007). À partir d’une enquête de terrain menée dans des établissements secondaires publics à Rio de Janeiro et en région parisienne, cet article montre que la forte connectivité numérique des adolescents (téléphone portable et Internet) favorise leur mobilité spatiale en augmentant leurs pratiques de sociabilité aussi bien numériques qu’en coprésence.
    La sociabilité a une importante dimension spatiale dans la mesure où elle est façonnée par les caractéristiques des espaces où elle peut se dérouler (Florida, 2003; Jacobs, 1989; Joseph, 1998). La multiplication des communications numériques affecte donc la façon d’être ensemble, créant de nouveaux espaces numériques de sociabilité qui interpellent les sciences sociales. Selon Boris Beaude :
    (...) comme cette spatialité est inédite, il faut prendre la peine de comprendre en quoi elle est singulière, comprendre en quoi, potentiellement, cet espace peut changer la société dans son ensemble, si on considère que la société, c'est du lien social et que le lien social dépend du contact, donc de ses lieux. (...) Si on a de nouveaux lieux, il y a de nouvelles façons d'être ensemble. (Beaude, 2011)
    Une abondante littérature affirme que la génération Internet pense, apprend, travaille et interagit de manière significativement différente des générations précédentes en raison de son usage fort et précoce des NTIC, sans toutefois dégager de consensus sur la nature de ces changements (Bauerlein, 2008; Howe & Strauss, 1991; Lardellier & Bryon-Portet, 2010; PewResearchCenter, 2010; Prensky, 2001; Tapscott, 2008; Twenge, 2006). Alors que plusieurs travaux empiriques sont venus relativiser les compétences numériques de cette génération (Hargittai, 2010; Selwyn, 2009; Zimic, 2010), le constat d’une évolution majeure de ses modes de sociabilité demeure incontesté. Celles-ci ont donc fait l’objet de nombreuses recherches dans divers pays. En France, où le sujet intéresse de plus en plus les sociologues, les études mettent en avant le rôle des sociabilités numériques dans le renforcement et l’autonomisation du groupe de pairs (Delaunay-Téterel, 2010; Jarrigeon & Menrath, 2010; Metton, 2010; Pasquier, 2005). Au Brésil, où ces sociabilités sont analysées principalement dans les champs de la psychologie et de la communication, elles sont davantage abordées à travers les questions de l’identité et des communautés virtuelles (Correa, 2006; Nicolaci-da-Costa, 2005; Passarelli Hamann, 2004; Recuero, 2006; Rezende Sales & Alves Paraiso, 2010; Silva Pereira, 2007). Ces travaux font saillir des altérités et des unités plus pertinentes que les différences nationales dans le domaine des pratiques numériques, au premier rang desquelles les différences entre milieu urbain et milieu rural, mais surtout les différences d’âge et de génération (Beck & Beck-Gernsheim, 2008; Edmunds & Turner, 2005). Toutefois, l’étude qualitative des sociabilités numériques fait apparaître comment les usages de ces moyens de communication répondent à des normes sociales qui varient selon les contextes culturels.

    Néanmoins, un risque majeur de l’étude de ces nouvelles façons d’être ensemble est de se concentrer uniquement sur la dimension numérique en l’isolant des activités hors ligne alors qu’une part importante des pratiques numériques et physiques de sociabilité sont interdépendantes. La principale question de recherche qui guide cet article consiste donc à comprendre l’imbrication de l’espace numérique et de l’espace physique de sociabilité des lycéens de la périphérie de grandes métropoles à travers l’étude de leur mobilité. Dans le but de faire apparaître des dynamiques locales mais aussi globales, l’étude s’est intéressée à des lycéens d’une métropole du Nord, Paris, et du Sud, Rio de Janeiro aux caractéristiques spatiales et sociales très distinctes. L’article présente tout d’abord les terrains et les données recueillies, mettant en avant les spécificités des favelas et des banlieues étudiées dans leurs contextes urbain et démographiques respectifs, ainsi que les caractéristiques communes aux deux groupes motivant le choix d’une étude transnationale . La deuxième partie présente les résultats concernant la sociabilité centrée sur le groupe de pairs dont les liens internes et l’autonomie par rapport aux adultes sont renforcés par les communications numériques, particulièrement dans le groupe francilien. La troisième partie développe les résultats sur les communications numériques avec la famille, qui visent à concilier solidarité familiale et mobilité spatiale, particulièrement dans le groupe carioca.

    Les lycéens de banlieues populaires parisiennes et de favelas cariocas : présentation de la génération Internet dans des contextes de vie contrastés

    Les groupes étudiés s’inscrivent dans des contextes locaux contrastés (a), mais appartiennent à une génération internet globale (b) dont les pratiques de sociabilité demeurent marquées par les cultures nationales (c).

    Deux contextes socio-urbains très différents

    Deux différences principales doivent être soulignée concernant les banlieues populaires franciliennes et les favelas cariocas. La première concerne la mesure de la pauvreté et des inégalités sociales dans les deux pays. Alors que la France présente un indice de Gini de 0,3, le Brésil a une des distributions de revenus les plus inégalitaires au monde avec un Gini de 0,6, et une population pauvre beaucoup plus nombreuse et précaire que dans le cas français. Les figures 1 et 2 ci-dessous présentent quelques repères sur le profil social moyen des habitants des quartiers où résident la majorité des élèves enquêtés, mis en perspective par rapport aux moyennes nationales de chaque pays.

    Figure 1 : Indicateurs sociaux pour les quartiers étudiés en région parisienne (2006)

    Sources: 1) INSEE. 2) Institut d’Aménagement et d’Urbanisme (IAU) Île-de-France. 3) Infos migrations, Ministère de l’immigration, de l’intégration, de l’identité nationale et du développement solidaire. 4) AEDI (2008). 5) PCF (2008). * Moyenne des données pour les quatre communes regroupant la majorité des élèves des deux établissements étudiés.

    Figure 2 : Indicateurs sociaux pour les quartiers étudiés à Rio de Janeiro (2008)

    Sources: 1) IBASE. 2) Fundação Getulio Vargas/FGV citée dans (Epoca, 2008). * Moyenne des données pour les deux quartiers étudiés. ** Les classes sociales brésiliennes sont définies en fonction du revenu brut mensuel du foyer comme suit : Classe A = plus de R$ 9181 ; Classe B = de R$ 4591 à R$ 9180 ; Classe C = de R$ 1065 à R$ 4590 ; Classe D = de R$ 768 à R$ 1064 ; Classe E = moins de R$ 768. Source: Fundação Getulio Vargas (FGV) citée dans (Epoca, 2008).

    En vue d’éviter les « effets établissement », et donc pour avoir une meilleure généralisabilité de l’analyse, l’enquête s’est déroulée dans deux établissements dans chaque métropole. Les établissements franciliens sont situés dans des communes de la « petite couronne » ou proche banlieue parisienne ; je les appellerai lycée Paris Nord et lycée Paris Sud. Le lycée Paris Nord se trouve à proximité d’une station de métro dans un quartier qualifié de « glauque » par les élèves en raison des voies rapides qui le traversent. Le lycée Paris Sud est moins bien desservi en transports en commun – à plus de vingt minutes à pied d’une station de métro – mais s’étend sur un large campus agréable et arboré. Les deux établissements accueillent en grande majorité des élèves de la même commune et la commune la plus proche, qui ont moins de 20mn de trajet domicile-école.

    Les deux établissements cariocas sont des colégios estaduais c’est-à-dire des établissements publics, fréquentés par les enfants des familles n’ayant pas les moyens de payer un lycée privé, choix privilégié des classes moyennes et supérieures. Je les appellerai lycée Rio Sud et lycée Rio Ouest. Le lycée Rio Sud se situe dans un quartier favorisé où n’habite quasiment aucun élève, à l’exception de quelques uns dont les parents sont gardiens d’immeuble. La grande majorité des élèves de cet établissement résident dans les deux favelas les plus proches, situées à 10 ou 20 minutes d’autobus. Le lycée Rio Ouest est situé au sein d’une grande favela d’où proviennent presque tous les élèves, excepté une minorité vivant dans des favelas limitrophes. Les données ont été recueillies entre juillet 2008 et janvier 2009 auprès d’élèves de 15 à 18 ans à travers 600 questionnaires (294 à Rio et 306 en région parisienne) portant sur les équipements personnels et du foyer en TIC et les activités numériques, complétés par soixante entretiens individuels semi dirigés (trente dans chaque pays) pour approfondir les questions de sociabilité, loisirs, et mobilité.

    La figure 3 montre le profil socio-éducatif [SocEdu] des familles des élèves enquêtés élaboré à partir du niveau d’études du ou des parent(s) et de leur profession. Les résultats révèlent qu’aucun élève du groupe carioca n’appartient à un foyer à profil socio-éducatif élevé, et seulement 7% des élèves du groupe francilien sont dans ce cas. Le profil moyen est plus fréquent dans le groupe francilien (32%) que carioca (16%), et dans les deux groupes, la majorité des foyers des enquêtés correspondent à un profil socio-éducatif faible, avec 61% pour le groupe francilien et 84% dans le groupe carioca.

    Figure 3 : Profil socio-éducatif des foyers enquêtés

    La deuxième principale différence à souligner concernant les deux groupes étudiés concerne les configurations urbaines de Paris et Rio. Dans le cas parisien, malgré la diversité sociale entre les communes de banlieue, il existe une délimitation à la fois physique et symbolique entre Paris intra-muros, le centre de l’agglomération, et sa banlieue « hors les murs ». En revanche à Rio les morros (mornes) où se situent la plupart des favelas sont imbriqués dans la ville et souvent proches des quartiers favorisés, mais s’en différencient par des constructions informelles et surtout par le niveau de revenu des habitants (Valladares, 2006). Dans cette logique, la nette centralisation du réseau de métro parisien encourage les virées sur Paris des lycéens de la proche banlieue, tandis qu’à l’inverse, l’étalement de la ville de Rio, ainsi que la durée, l’insécurité, l’inconfort et souvent le coût des déplacements en bus y favorisent davantage le développement de nouvelles centralités, comme autour du centre commercial Barra Shopping dans le quartier récent de Barra da Tijuca, sur le littoral ouest de Rio. Fernanda, par exemple, a renoncé à suivre les samedis un stage d’informatique pour lequel son lycée lui donnait droit à une réduction, à cause des conditions de transports :
    - Il n’y avait pas de stage plus près ?
    - Par ici non. Pas aussi bon (...). J’y allais, mais ça a commencé avec l’horaire, pour moi c’était trop, je rentrais à la maison complètement morte. Le bus que je prenais était bondé. Il valait mieux que j’arrête. C’est le samedi, imagine, quatre billets, deux à l’aller et deux au retour. Impossible, j’aurais dépensé le prix du stage, quasiment.


    En outre Paris fait figure de pôle attractif pour se promener entre amis puisque toutes les rues ont des trottoirs praticables et de nombreux quartiers sont commerçants et animés, et les élèves des deux établissements quittent volontiers leur quartier où « il n’y a rien à faire » pour aller se promener dans Paris. À l’inverse pour le groupe carioca, dont les élèves du lycée Rio Sud ne sont pas plus distants du centre ville que les élèves parisiens, la « vie de rue » de la favela est plus riche et représente le contexte privilégié pour se retrouver entre amis – avec la plage – comme en témoigne Fabiano qui vit depuis quelques années dans l’appartement de son beau-père dans un quartier récent de classe moyenne, mais passe tout son temps chez des cousins et amis de la Zona Sul et ses favelas :
    - Tu aimes bien habiter là-bas ?
    - Non. J’ai pas trop d’amis là-bas. (…). Je rentre juste chez moi, je dors, le week-end je reste plus par ici.
    - Tu ne peux pas te faire des amis là-bas ?
    - Non, chacun reste chez soi, je sais pas… C’est qu’il n’y a pas de petite place pour discuter…
    - Tu aimerais déménager ?
    - Ça c’est sûr. (…) C’est chiant, je reste chez moi, y’a rien à faire. Si je sors dans la rue, je ne connais personne. Ici je sors, je rencontre des amis, je discute.
    [Fabiano, 18 ans, lycée Sud Rio]

    Cependant, ces nettes différences géographiques et sociales sont contrebalancées par certaines caractéristiques communes aux deux groupes qui permettent de les inclure dans le cadre d’une étude transnationale sur les sociabilités numériques.

    Une génération connectée de la périphérie des grandes métropoles qui se prête à l’étude transnationale

    La grande différence de ressources économiques qui existe entre les foyers à bas revenus des deux régions étudiées est tout d’abord atténuée dans les groupes étudiés en raison du choix du niveau lycée. En effet, bien que le taux de scolarisation des 15-17 ans soit proche de 90% dans l’État de Rio de Janeiro, seuls 44% d’une classe d’âge atteignent le niveau lycée (MEC, 2009). Par conséquent, et étant donnée la forte corrélation entre le nombre d’années d’études des individus et le niveau économique de leur foyer d’origine, on peut estimer que la moitié la plus pauvre des adolescents cariocas n’accède pas au lycée à l’heure actuelle. En outre, le choix de lycées généraux, établissements moins ségrégés que ceux du cycle précédent – collèges en France, éducation basique au Brésil – et que les lycées techniques ou professionnels pour la France, participe également à ne pas concentrer uniquement les populations les plus pauvres mais un ensemble de milieux populaires et de « petits-moyens » (Cartier, Coutant, Masclet, & Siblot, 2008).

    Deuxièmement, malgré le fait que les groupes étudiés appartiennent en majorité aux milieux considérés défavorisés dans leurs pays respectifs, on observe que les taux d’équipement numérique y sont supérieurs aux moyennes nationales (figure 4). On sait que les foyers des adolescents sont les plus équipés en termes de technologies numériques dans la majorité des pays, et ce indépendamment des revenus du foyer (Dupuy, 2007; TNS/Sofres, 2009). Ainsi, en étant à la fois adolescents et habitants d’une grande métropole, les enquêtés cumulent les deux variables les plus favorables à la connectivité numérique (Dupuy, op. cit.). La figure 5 révèle que cet équipement ne concerne pas uniquement le téléphone portable et Internet, mais une multitude d’appareils tels que le lecteur MP3, l’appareil photo numérique ou la console de jeu. Les taux d’équipement sont, comme on pouvait s’y attendre, systématiquement moins élevés dans le groupe carioca que dans le francilien, néanmoins tous les équipements possédés par plus des deux tiers des Franciliens le sont également par plus des deux tiers des Cariocas, à l’exception de la webcam et de l’ordinateur portable. Dans le domaine de l’équipement en tous cas, on peut donc dire que les adolescents étudiés correspondent à la description de la génération connectée globale qui a émergée dans les études de sociologie et de marketing au cours des années 2000 (Beck & Beck-Gernsheim, 2008; Kjeldgaard & Askegaard, 2006; Universal McCann, 2007).

    Figure 4 : Taux d’équipement : téléphone portable et accès Internet à domicile (2009)
    Sources: 1) TIC domicílios 2008. 2) PNAD 2008. 3) (Livingstone & Haddon, 2009). 4) (CREDOC, 2009). 5) (TNS/Sofres, 2009)

    Figure 5 : Equipement numérique des groupes enquêtés (en %)



    Des pratiques de communication qui varient selon les contextes culturels

    Les lycéens cariocas et franciliens ont un fort taux d’usage des NTIC, avec des pratiques et des fréquences d’usages comparables en ce qui concerne Internet (réseaux sociaux, recherches, loisirs) et les appels sur le téléphone portable (en moyenne, une demi-douzaine d’appels émis et reçus quotidiennement). La seule dichotomie majeure se situe au niveau de l’usage des textos, plus rare chez les jeunes Brésiliens, qui en envoient en moyenne un par jour, et extrêmement fréquent dans le groupe français, dont la majorité envoient et reçoivent entre 20 et 100 SMS par jour. Cette différence d’usage favorise autant qu’elle révèle une communication intense des adolescents français centrée sur le groupe de pairs. Diverses études montrent que ces derniers ont une connectivité particulièrement haute, y compris en comparaison avec les jeunes Européens, Nord-américains et Asiatiques, qui plébiscitent également les SMS pour communiquer entre eux (DOCOMO, 2009; Energy BBDO, 2006; Lenhart, Ling, Campbell, & Purcell, 2010).

    À la question ouverte « qui sont les trois personnes avec qui tu communiques le plus sur ton téléphone portable ? », sans distinction entre appels et textos, ni entre communications émises ou reçues, la majorité des adolescents ont cité « ma mère » et « un(e) ami(e) » parmi ces trois personnes. Dans la figure 6, afin de mettre en valeur l’importance relative de ces différentes communications, une valeur de trois points a été attribuée au contact cité comme le plus fréquent, deux points pour le contact cité en deuxième position, et un point pour le contact cité en troisième position. Le tableau montre que si la mère apparaît globalement comme le contact le plus fréquent (premier contact des jeunes Cariocas et deuxième contact des jeunes Franciliens), les communications avec le groupe des pairs surpassent largement celles avec la mère chez les jeunes Franciliens.

    Figure 6 : Contacts les plus fréquents sur le téléphone portable (points)*

    * Premier contact = 3 points ; deuxième contact = 2 points ; troisième contact = un point.

    Si l’on opère des regroupements entre les contacts cités, deux clivages principaux apparaissent : l’âge et les liens familiaux. En effet, alors que les contacts avec les membres de la famille et avec les amis sont relativement équilibrés dans le groupe francilien, la figure 7 montre bien la prépondérance de la famille dans les communications téléphoniques du groupe carioca. De plus, quand ces contacts sont regroupés par génération, on remarque que les Cariocas ont légèrement plus de contacts avec leurs aînés, tandis que les Franciliens ont très nettement plus de contacts avec leur groupe de pairs (figure 8).

    Figure 7 : Contacts les plus fréquents sur le téléphone portable : famille/amis (points)


    Figure 8 : Contacts les plus fréquents sur le téléphone portable : génération (points)


    Cette différence dans les sociabilités numériques reflète les différentes modalités culturelles de la socialisation et différents « répertoires culturels » (Lamont & Thévenot, 2000; Prost, 1968) en France et au Brésil. En effet, la famille est une institution très forte au Brésil, où elle a assumé durant des siècles le rôle principal dans l’organisation de la vie économique, sociale et spatiale (Buarque de Holanda, 1984; Freyre, 1954; Reis, 1998; Samara, 1997). En revanche en France, la tradition ancienne d’un État fort et d’un réseau administratif dense, se reflète dans un système scolaire qui régit le quotidien des enfants et adolescents et a favorisé la sociabilité générationnelle (Galland, 2009; Prost, 1968; Vallet & Thélot, 2000; Van de Velde, 2008).
    On sait que les télécommunications, à l’ère du numérique comme à celle du téléphone fixe, s’effectuent avant tout avec les personnes proches que l’ont voit le plus souvent (Christakis & Fowler, 2009; Smoreda & Licoppe, 1999). Dans cette optique, la télécommunication n’est pas une alternative à ou une substitution de la communication en coprésence, mais son complément ou son prolongement. Alors qu’en France les adolescents passent la majeure partie de leur temps au lycée avec d’autres adolescents, les jeunes Brésiliens ne passent que trois ou quatre heures par jour dans les lycées publics. Une partie importante de leurs journées se passe donc à la maison, où ils cohabitent souvent avec leurs grands-parents, oncles et tantes ou neveux ou nièces. Cependant, les pratiques numériques ne viennent pas uniquement refléter des pratiques de socialisation, elles les transforment également. Ainsi, le groupe de pairs soudé des Franciliens gagne en autonomie et en mobilité, tandis que la solidarité familiale des Cariocas devient plus compatible avec les loisirs adolescents.

    Une sociabilité numérique avec le groupe de pairs qui favorise les rencontres en co-présence

    Les communications numériques ne servent pas uniquement à maintenir le lien avec le groupe de pairs à distance, mais dans une large mesure à organiser la co-présence (a). En effet, l’importance accordée par les lycéens aux petits gains de temps liés à l’utilisation de technologies qui leur en font aussi perdre beaucoup révèle la pertinence du temps de la sociabilité pour cette classe d’âge (b).
    Organiser la coprésence
    À un âge où ils ne sont plus surveillés, mais encore encadrés, les adolescents trouvent dans la téléphonie mobile un outil facilitateur de sorties de groupe. La possibilité à la fois de communiquer tout au long de la journée grâce au téléphone portable, et de différer la lecture ou l’envoi des textos aux moments de pause entre les cours suscite de nombreux échanges pour organiser les rencontres à la sortie du lycée. Il ne s’agit plus de traîner, mais de prévoir de faire quelque chose, comme l’explique Sarah :
    J’aime bien quand c’est préparé, j’aime pas aller à Châtelet pour rien faire. J’aime bien sortir, on va au parc de la Courneuve quand il fait beau… Quand je vais à Paris c’est pour aller au musée, faire quelque chose de précis. J’aime pas traîner. [Sarah, 16 ans, lycée Paris Nord]

    En outre, les nombreux « Tu sors à quelle heure ? » échangés quotidiennement ne permettent pas seulement aux élèves de différentes classes du même établissement de se retrouver, mais facilitent également les rencontres avec des amis et cousins scolarisés dans des établissements du voisinage. En ce sens, les liens tissés au collège ne se maintiennent pas seulement sur les sites de réseautage, mais également par des rencontres régulières. Les sorties s’organisent généralement les mercredis et samedis après-midi et, s’il y en a d’autres, les jours de semaines où les cours finissent avant 16h. Il s’agit tout d’abord de trouver un lieu et un motif de réunion : organiser un match de foot, tester un jeu vidéo chez Untel dont les parents ne rentrent qu’à 19h, accompagner Unetelle à Châtelet s’acheter un survêtement pour la danse hip-hop, aller à la médiathèque réviser le prochain contrôle de maths… Ces sorties sont parfois suscitées par la publicité ciblée que les opérateurs de téléphonie mobile envoient par SMS aux adolescents dans le cadre d’opérations de marketing organisées à proximité de chez eux : menus à prix réduits pour l’ouverture d’un nouveau KFC, événement Nike avec cadeaux publicitaires de la marque, rencontre à la FNAC avec un groupe pour le lancement de leur dernier album, entre autres.
    Selon l’activité projetée, le lycéen contacte alors un ami proche par texto, ou tout un groupe par un texto collectif. Les réponses arrivent dans l’heure et le rendez-vous est pris. La dernière étape est de prévenir les parents qui, joignables, et rassurés que leur enfant le soit, autorisent la plupart des sorties dans certaines limites d’horaires. Lucas explique :
    - Quels sont tes trois derniers appels émis ?
    - (…) Ma mère, les trois. Elle me laisse faire tout ça mais il faut que je la prévienne où je suis. Elle marche à la confiance quoi. Enfin, je peux pas aller à Paris à 21h, mais si c’est après les cours, je vais voir un pote et on va rester ensemble jusqu’à 18h30, ça va (…)
    - T’as combien de contacts téléphoniques avec ta mère par jour ?
    - Trois. Après les cours, c’est tout.
    [Lucas, 15 ans, lycée Paris Sud]
    La posture de la mère de Lucas est la plus couramment observée, ce qui permet d’affirmer que dans la majorité des cas, le fait d’être joignable sur leur portable favorise la mobilité des lycéens. Ces derniers précisent d’ailleurs que même avec des parents permissifs, s’il leur fallait rentrer chez eux pour demander l’autorisation de sortie ils ne ressortiraient pas. Néanmoins, dans certains cas, le fait que l’élève possède un téléphone portable ne semble pas favoriser l’indépendance affective des parents, comme pour Nadège, dont la mère téléphone constamment et sans motif précis, ce qui ne l’empêche pas de sortir régulièrement avec sa sœur, ses amies et ses cousines après les cours :
    - Les trois derniers appels émis et reçus c’était quoi ?
    - Moi j’en ai pas. Ah si ma mère, toujours pour la même chose, pour demander je suis où
    [interférence de portable] ah en plus c’est elle ! Allô ? Oui… Je suis avec une dame en fait je fais un sondage sur les technologies je suis au lycée (…) [elle raccroche]
    - Ta mère t’appelle pour vérifier où tu es ?
    - Ou si non elle me dit… Non c’est tout. Je sais pas pourquoi. Elle appelle pour voir je suis où, pour me dire si je vais quelque part, après je dis oui ou non… et quand je suis quelque part elle appelle pour me dire euh… En fait elle même elle sait pas pourquoi elle appelle, donc moi je vais pas savoir ! Elle appelle elle dit « t’es où ? » je lui dis, elle dit « ah, ok » et elle raccroche.
    [Nadège, 16 ans, lycée Sud Paris]

    Par contraste, le téléphone portable est peu utilisé dans le groupe carioca pour demander des autorisations de sorties ou rassurer les parents. En effet la liberté de mouvement est acquise assez tôt, puisque beaucoup d’enfants jouent ensemble dans les rues de la favela à proximité de chez eux, où ils sont en principe sous le regard de la communauté d’adultes, amis ou voisins de leurs parents. Les adolescents utilisent le texto au moment de retrouver un ami, pour lui demander s’il est déjà arrivé par exemple, mais pas pour organiser la rencontre. Ceci s’effectue davantage sur Orkut, d’une manière plus aléatoire puisque le site n’est pas toujours consulté quotidiennement :

    - Et les messages que tu envoies sur Orkut, c’est sur quoi en général ?
    - C’est juste pour dire « Fernanda, tu vas je-sais-pas-où aujourd’hui ? », je dis « oui », elle dit «ok».
    - Mais tu ne vas voir le message que la semaine suivante puisque tu passes deux semaines sans regarder.
    - Et oui. Mon amie me dit « je t’ai envoyé un message, tu m’as pas répondu », « zut, désolée, c’est parce que j’avais pas le temps.
    »
    [Fernanda, 18 ans, lycée Rio Ouest]

    Gagner du temps, pour le passer ensemble

    En France, les NTIC entrent également en jeu dans une manière d’organiser la coprésence qui vise à faire « gagner » du temps en évitant au maximum les temps d’attente, notamment dans l’organisation des trajets avec les amis :

    - Tu envoies combien de textos par jour ?
    - Une trentaine. Dès le matin je textote ma copine pour savoir où on se rejoint où pour le bus.
    - Pourquoi vous ne prenez pas rendez-vous la veille ?
    - Parce que moi je prends le bus avant elle, donc dès que je monte dans le bus, je la préviens pour qu’elle descende, pour pas qu’elle le loupe. Soit on dit « t’es où ? » (…)
    - Quels sont tes trois derniers textos reçus et envoyés ?
    - Ma copine, Saba, elle disait « vous êtes où je suis devant le lycée ? », à 13h11, je lui ai dit « on arrive » (…) Après l’autre copine qui est dans ma classe, elle m’a dit « je suis là » parce que je lui ai dit « t’es où ? » pour le bus, c’était à 13h, je venais de prendre le bus en bas de chez moi. Elle me dit « navette ou bus ? » à 12h58, parce que des fois on prend la navette et des fois le bus. Je lui ai dit « bus ».

    [Ombeline, 16 ans, lycée Paris Nord]

    Dans la même logique, il n’est pas rare que le premier élève à apprendre l’absence d’un professeur dans la journée envoie un SMS collectif à toute la classe pour annoncer la bonne nouvelle, mais aussi pour que personne n’attende devant la salle de cours. L’accélération du temps en lien avec les NTIC est une assomption récurrente dans la sociologie contemporaine (Bauman, 2005; Rosa, 2005). Ces dernières encouragent l’accumulation des tâches et la perméabilité des temps des demandes professionnelles et familiales chez les adultes, en particulier chez les femmes (Wajcman, 2008). Cependant, on observe ici que l’usage des NTIC dans une logique de rentabilisation du temps n’est pas seulement le fait d’adultes surmenés, mais également une pratique habituelle des lycéens du groupe français, population qui bénéficie pourtant d’un temps libre plus important, partagé entre la sociabilité, les loisirs et l’ennui.

    Il peut en effet sembler paradoxal que ces mêmes technologies à la fois occupent beaucoup de temps et soient utilisées pour gagner du temps dans l’organisation des mobilités. Cela révèle en réalité la valeur attribuée à certaines occupations implicitement comparées à d’autres. Ainsi, le temps le plus souvent considéré comme perdu est celui des transports et de l’attente, qui perdent leur sens face aux technologies qui relativisent les distances par un accès instantané aux personnes, informations et loisirs. En revanche, le temps de la socialisation n’est jamais cité comme du temps perdu – ce qui explique en outre que les élèves s’efforcent au maximum de transformer le temps de transports en temps de socialisation en organisant leur mobilité avec leurs amis. Pour certains, la question du temps de socialisation hors de l’école apparaît même comme une priorité qui devance les questions du confort matériel de la famille, question pourtant très présente dans les préoccupations des enquêtés, et ce y compris chez les lycéens brésiliens dont les journées de cours sont pourtant bien moins chargées, mais qui les cumulent souvent avec un stage, des cours privés ou un emploi :

    - Tu peux faire 3 vœux pour améliorer ton quotidien, [quels sont tes vœux] ?
    - Genre, plus de temps. Je trouve que j’ai très peu de temps pour moi. à 10h je vais à l’école, le soir j’arrive à 7h. J’ai aucun temps. Il faut que je reste à la maison à regarder la télé avec mon frère (...). Si j’avais cours le matin j’aurais beaucoup plus de temps. Je demanderais plus de temps, que ma mère puisse se reposer, et un emploi pour moi.
    [Anilton, 16 ans, Rio Sud]

    - Si tu pouvais faire trois vœux, qu’est-ce que ça serait ? Avoir moins de cours, j'ai cours tout le temps, presque tout le temps 8h-5h30 (...).
    - Si t'avais que 20h de cours par semaine, tu ferais quoi en plus?
    - Je ferais plus de danse déjà, et je pense que je verrais plus mes amis en dehors des cours.

    [Cynthia, 15 ans, Paris Nord]

    On observe donc que la sociabilité, en particulier avec le groupe de pairs, est un des principaux critères de pertinence de l’espace (comme le montre le témoignage de Fabiano sur le manque d’espace public de socialisation dans son quartier de classe moyenne) et du temps (comme en témoignent Anilton et Cynthia ci-dessus). Ainsi, les NTIC permettent de réintroduire de la sociabilité dans les espaces et dans les moments qui en sont dépourvus soit par la co-présence virtuelle comme cela a été montré dans plusieurs études (Cardon, Smoreda, & Beaudouin, 2005; Metton, 2010; Singly & Martin, 2000), soit par l’organisation de la co-présence physique. La mobilité favorisée par les usages des NTIC est également au cœur des communications avec la famille, où elle répond à une logique toute autre.

    Des communications numériques pour concilier la solidarité familiale et la mobilité spatiale

    Le fait que parents et adolescents soient joignables favorise la mobilité de ces derniers dans une logique d’autorité ou de responsabilité parentale (demander l’autorisation d’aller à tel endroit, prévenir de ses déplacements), mais également dans une logique de solidarité familiale, tout particulièrement chez les Cariocas. Celle-ci s’observe d’une part à travers des petits services et déplacements quotidiens (a) et d’autre part à travers des déplacements occasionnels vers la famille plus éloignée (b).

    Être disponible pour sa famille sans être bloqué à la maison : une contradiction résolue par le téléphone portable

    L’importance de la famille au Brésil a été soulignée tout au long du XXe siècle, notamment par les classiques de la pensée sociale brésilienne qui font remonter son origine au rôle central de la famille dans la fondation du Brésil dès l’époque coloniale et tout au long de l’empire, dans un territoire trop vaste pour être structuré par des institutions étatiques et dont l’organisation économique était centrée sur la monoculture d’exportation des grandes fazendas patriarcales (Buarque de Holanda, 1984; Freyre, 1954; Prado Júnior, 1942). Cette interprétation a été critiquée comme étant une généralisation du modèle de la fazenda du Nordeste, et les historiens et sociologues de la famille ont montré l’importance dans les milieux populaires d’autres modèles familiaux, matrifocaux ou matricentrés, et de la solidarité familiale non liée au patrimoine (Peixoto, 2005; Samara, 1997).
    Comme je l’ai exposé plus haut, les deux ou trois communications moyennes émises et reçues quotidiennement par les jeunes Cariocas sont échangées principalement avec leur famille, en particulier les membres des générations plus âgées. Le plus souvent, les appels visent à solliciter l’aide d’un des membres de la famille. Ces coups de main ou dépannages donnent lieu à des déplacements entre les maisons des différents membres de la famille au sein de la favela. En dehors de leurs 3 ou 4 heures de cours de la journée, les adolescents sont par exemple sollicités par leur père, maçon ou électricien, qui appelle son fils pour qu’il vienne l’aider (et apprendre) sur un chantier, ou leur mère quand elle a fini les courses au supermarché en bas de la favela, pour venir chercher les sacs et les remonter jusqu’à la maison à travers les rues en pente raide du morro. Ou encore la grand-mère, qui vit à quelques maisons de chez eux, appelle son petit-fils pour vérifier les branchements de la télévision qui ne fonctionne plus. Il se peut que leur mère ou leur tante, qui garde les enfants en bas âge de leur propre sœur leur demande de venir les surveiller une demi-heure, le temps qu’elle apporte le repas qu’elle a préparé pour sa mère, ou qu’elle livre le paquet de linge qu’elle a repassé à sa cliente.

    Cette solidarité familiale existe aussi en France, où les adolescents peuvent être contactés sur leur téléphone portable pour passer chercher leur petit frère ou petite sœur à la sortie de l’école. Cependant, l’adolescent français ne sera généralement sollicité que pour lui demander de faire quelque chose de peu contraignant : acheter le pain sur le chemin de la maison, mais rarement ressortir acheter le pain ; chercher le petit frère à 16h30 si lui-même sort du lycée à 16h, mais plus difficilement s’il sort à 15h, pour ne pas bloquer son après-midi ou le faire ressortir. En comparaison, les demandes familiales envers les adolescents brésiliens sont plus nombreuses et plus contraignantes, mais ces derniers considèrent leur disponibilité envers la famille comme normale. En raison d’un certain devoir moral de solidarité familiale au quotidien (Peixoto, 2005; Samara, 1997), la téléphonie mobile donne aux adolescents une plus grande liberté de mouvement au sein de la favela puisque quitter la maison ne s’apparente pas, quand on est joignable, à nier égoïstement sa disponibilité. Quand la télécommunication n’est pas possible, comme entre Leandro et sa grand-mère, qui n’a aucun téléphone, la mobilité spatiale de l’adolescent doit s’y ajuster. Leandro raconte qu’il n’aime pas rester chez lui et préfère être dehors, dans les rues de la favela. Mais aux horaires où sa mère travaille, il reste sur la petite place où habite sa grand-mère pour être à portée de voix, ou bien passe au moins toutes les heures voir si elle n’a besoin de rien. Ce n’est pas par peur de l’accident puisque sa grand-mère est entourée de voisins amicaux qui peuvent lui téléphoner en cas d’urgence. Il s’agit bien plus de montrer à un membre de la famille qu’on ne le laisse pas seul, et qu’on est à disposition pour de petites attentions.

    Solliciter la famille « éloignée » pour quitter occasionnellement le lieu de résidence : l’opportunité d’un autre contexte de socialisation

    La solidarité familiale se manifeste également de la part des membres de la famille qui n’habitent pas la favela pour permettre à l’adolescent de sortir de la favela le week-end. Cette pratique recouvre plusieurs fonctions. D’une part, il s’agit de développer et maintenir une proximité avec des oncles, tantes ou grands-parents en leur rendant visite, puisqu’on ne les côtoie pas au quotidien. De plus, cela permet à l’adolescent de se faire des amis dans un autre quartier, amis souvent considérés par les parents voire par les adolescents eux-mêmes comme de meilleures fréquentations que les amis de la favela, si c’est un quartier de classe moyenne. Enfin, il s’agit pour certains parents d’éviter que leurs enfants – surtout les filles – aillent au baile funk, fête qui réunit des milliers de jeunes au son du funk carioca les nuits du vendredi et du samedi, et que la plupart des parents considèrent comme un lieu de perdition en raison des paroles crues et des danses suggestives qui caractérisent cette musique, et de la drogue qui circule dans la soirée. À cela s’ajoutent les risques de balles perdues la nuit dans les rues de la favela, qui représentent une raison de plus pour ne pas y être le samedi soir. La mère de Fernanda a été explicite à ce sujet :
    - Tu as combien d’amis sur Orkut ?
    - Plus de 600, mais y’en a 100 que je ne connais pas, c’est des amis de mes amis. Mais le reste c’est des gens d’ici et de Nilópolis, parce que j’allais souvent à Nilópolis. Parce que ma tante habitait là-bas et ma mère disait « du lundi au vendredi tu restes ici, le samedi et le dimanche tu vas là-bas, parce que là-bas y’a rien
    » (pas de baile funk ni de drogue ou de coups de feu)
    - Tu mets combien de temps pour y aller ?
    - Je prends deux bus. Deux heures.
    - Tu aimais bien ?
    - Oui j’aimais bien, il y a des boîtes, il y a plein de choses plus formelles qu’ici, plus organisées. Il n’y a pas… Tu peux rentrer à l’heure que tu veux, tu ne vas pas voir une arme à feu, pas une personne en train de fumer (du cannabis), pas une personne en train de sniffer.

    [Fernanda, 18 ans, lycée Rio Ouest]

    Comme tout le monde n’a pas de famille dans des quartiers à la fois accessibles et surs, il est très fréquent qu’une mère employée comme domestique auprès de la même patronne depuis longtemps demande à cette dernière si elle accepterait d’être la marraine de son enfant. Ce glissement de la relation de travail à la relation familiale peut s’opérer en raison de la position intermédiaire qu’occupe la domestique entre ces deux sphères et en raison du regard paternaliste que portent les employeurs sur leur domestique (Vidal, 2007). En acceptant, la marraine est liée par un devoir d’aide envers son (sa) filleul(e) qui peut se traduire, si elle le remplit, par des dons de vêtements, plus tard d’un ordinateur, et parfois même en lui payant quelques années de scolarité privée. Quand la relation est bonne entre marraine et filleul(e), il ou elle peut passer le week-end chez elle, comme le fait Tamara, dont la marraine est la patronne de sa mère :
    - Tu vas dans la Zona Sul ?
    - (…) à Copacabana, ma marraine y habite toujours. Du coup j’y suis presque tout le temps. Quand je peux. Je dors là-bas quand je ne travaille pas. Et quand y’a rien à faire à la maison ou avec mes copines, je prends le bus et je vais chez ma marraine (...).
    - Tu as combien d’amis sur Orkut ?
    - 600 et quelques. Mais je n’ajoute que ceux que je connais vraiment.
    - 600 ! Tu les connais d’où ?
    - Y’en a que j’ai connus à Niteroi, d’autres à Copacabana, des amis qui étaient avec moi dans plusieurs écoles... etc. Des amis que je connais, comme ça on a Orkut pour communiquer, donc je leur dis que je l’ai.

    [Tamara, 17 ans, lycée Rio Sud]
    Les témoignages de Fernanda et Tamara montrent que les liens créés en coprésence lors des déplacements auprès de la famille dans d’autres lieux sont maintenus sur Orkut. Les Franciliens témoignent également de contacts sur MSN, sur Skyblog dans leurs années collège et plus récemment Facebook avec des copains connus durant les vacances passées en province ou à l’étranger dans la famille, sans que cela soit lié pour autant à une volonté explicite de diversifier leur réseau social ou de les éloigner de leur quartier. Le maintien de ces liens via Internet leur apporte toutefois des bénéfices, comme l’apprentissage d’une langue étrangère. Ainsi, 28% des lycéens franciliens déclarent utiliser une langue autre que le français ou l’anglais sur Internet. On observe donc qu’à partir de visites occasionnelles auprès d’un référent familial de la génération de leurs parents, les adolescents développent en ligne un réseau social juvénile ancré dans un autre espace physique, qu’ils peuvent retrouver lors de leurs déplacements. La solidarité familiale qui consiste à accueillir le week-end un(e) filleul(e) ou neveu ou nièce ou petit enfant qui habite une favela dans le cas carioca, ou à le faire durant les vacances dans le cas francilien, en s’articulant avec la sociabilité numérique, finit par ancrer l’adolescent dans un espace physique supplémentaire à travers les liens sociaux qu’il y a tissés.


    CONCLUSION

    Cet article s’est concentré sur une partie de la sociabilité numérique constituée par les communications pragmatiques, c’est-à-dire qui visent à transmettre une information concrète, auxquelles il faudrait ajouter toutes les communications phatiques ainsi que les conversations de longue durée s’apparentant à de la coprésence virtuelle. Les résultats font apparaître que la joignabilité dans l’espace numérique permet aux adolescents d’orienter leur présence physique vers l’espace où elle est la plus pertinente à un moment donné, pour participer à une activité entre amis ou pour remplir son rôle au sein de la famille. En outre, le lien numérique semble encourager l’exploration de l’espace par les adolescents en agissant comme une longue amarre les rattachant à leurs parents. Loin de se substituer aux rencontres en présence, les communications les favorisent en multipliant les contacts et en facilitant l’organisation des déplacements. Les adolescents gagnent en mobilité spatiale du fait qu’ils sont toujours joignables par leur famille, aux yeux de laquelle ils ne doivent se soustraire ni à l’autorité parentale, ni à la solidarité familiale.

    En mettant en relief les similitudes dans les équipements et communications numériques ainsi que dans l’augmentation de la mobilité urbaine qui en découle, cette étude transnationale effectuée dans deux métropoles du Nord et du Sud indique qu’une certaine convergence des normes de sociabilité peut être observée auprès d’adolescents habitant des grands pôles urbains mais ne faisant pas partie des classes moyennes et supérieures chez qui on observe plus souvent une globalisation des styles de vie . Toutefois, les sociabilités numériques s’inscrivent également dans la continuité de sociabilités dominées soit par le groupe de pairs à Paris, soit par la famille à Rio de Janeiro, c’est-à-dire par un groupe constitué avant tout dans l’espace physique et selon des normes culturelles locales.

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    Remerciements
    L’auteur remercie les deux relecteurs anonymes de la revue ainsi que le comité de rédaction pour pour leurs commentaires et suggestions lui ayant permis d’améliorer une version précédente de cet article.


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