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    globeCarnets de terrain

     

    Adieu, terrain perdu

     

    Jean-Luc PIERMAY

    contact: jlp@unistra.fr
    Professeur de Géographie
    Université de Strasbourg
    Laboratoire Gecko, Université Paris Ouest Nanterre La Défense


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    Mbi bala mo mingi, kodro ti mbi ! Les mots me reviennent d'une langue oubliée. Quand je pense à "ma" route de Kaga Bandoro, aux villages que j'égrenais, les connaissant par leurs noms, leurs prénoms, leurs surnoms et leurs travers. Quand je pense aux missions de fin d'année au terme de "ma" route, véritable extrême géographique et onirique, aux nuits de Noël qui embrasaient les quartiers, les faisaient chanter, puis converger vers l'église. Quand je pense aux paysans de mes enquêtes, aux instituteurs qui partageaient la Mocaf pour me raconter les anecdotes du lieu, quand je pense au village au complet qui un jour me fit asseoir sous le manguier pour se plaindre des prix du coton, la nostalgie m'étreint.

    Pourtant, comme le disait Lévi-Strauss, les souvenirs font remonter de ce temps une litanie de désagréments. La méfiance d'un sous-préfet, les contrôles tatillons de policiers analphabètes, les pannes de joints de culasse, les nuits passées sur la latérite, les deux semaines à attendre dans une aérogare, les hélices qu'il fallut arrêter pour que la passerelle de l'avion soit remise en place.

    Quand je suis revenu, première et dernière fois, ce n'était déjà plus pareil. Certes, j'échappais de peu à un attentat urbain, mais ce n'était pas cela. Le rêve était devenu une thèse, plus besoin d'égrener les villages. Je ne pouvais plus perdre mon temps pour le gagner ; j'avais à le gagner en ne le perdant plus. J'abordais la ville, plus proche de l'Europe, ma nouvelle résidence ; pire, je pouvais l'aborder d'une manière plus méthodique. Que d'expériences nouvelles, certes ! Mais l'apprenti sédentaire était devenu nomade, commençant à zapper d'un lieu à l'autre, construisant non pas son territoire, mais son réseau, d'un espace étranger à un autre espace fugitif. De la Namibie, j'aurais pu retenir les paysages magnifiques, les animaux s'enfuyant dans les espaces infinis, la lumière irradiante des hauts plateaux, l'immense glace au chocolat que dessinait le Spitzkopje au clair de lune, les couleurs scandinaves d'une terre de colonisation, les épopées obsidionales des Basters. Pourquoi en ai-je conservé le souvenir des usines à soûler des townships, dans lesquelles trônait un serveur emprisonné derrière son comptoir de béton et de hauts barreaux métalliques ? J'eus brusquement envie de retrouver des bistrots conviviaux et ouverts à l'air libre.

    Certes, le Sénégal, le Maroc et tant d'autres lieux me donnèrent plus d'humanité, mais ne m'ont pas fait retrouver le terrain initial, véritable mythe des origines. Bien sûr, la quête à rebours était impossible. Mais qu'était-il, ce mythe des origines ? Etait-il autre chose que le pincement au cœur du dépaysement, une sensation déstabilisante et enivrante à la fois, malaise et découverte mêlés, qui camouflait la naissance d'un lien nouveau qui ne devait plus disparaître tout en étant promis à devenir lui-même un autre de mes mythes ? "L'amour de l'Afrique", sans doute. Des mythes stimulés, aiguillonnés par les ruptures, cassure brutale quand la guerre civile ferme le pays aimé, rupture insidieuse quand l'insécurité active le principe de précaution, rupture du délaissement quand le chercheur s'enthousiasme un temps pour de nouveaux horizons. Ce mythe des origines, bien sûr, n'a jamais existé qu'en moi. Pourtant, il ne fut en rien fictif ; il reste, il est une part de moi car, de même que l'espace du géographe intègre le social, de même le terrain du chercheur l'intègre lui-même.

    Mais comme ils sont en moi, je vis avec mes mythes et j'en transmets nécessairement quelque chose. Pourtant, qu'une carrière d'universitaire est riche, faite d'opportunités multiples et d'occasions incessantes de renouvellement ! Ce fut pour moi, comme pour tant d'autres, l'ouverture sur d'autres pays du sud ; ce furent par procuration les recherches que les étudiants et doctorants menaient, recherches démultiplicatrices de découvertes et de nouvelles frustrations, celles de ne pas être soi-même à la tâche. Ce fut, dans une Université où la place de l'Afrique est au mieux très marginale, un investissement suivi dans l'aménagement et le milieu local, au carrefour de compétences diverses d'universitaires et de professionnels, au contact des étudiants et de leurs projets de métiers. Ce fut, en un lieu qui devrait être sensible aux évolutions géopolitiques du continent, l'intuition que des passerelles fructueuses pouvaient être lancées avec l'Europe de l'est.

    Zapping incessant, dispersion ? Je n'en crois rien. Au nomadisme de l'aventure qui pousse à aller toujours plus avant, répond une part de sédentarité, à laquelle astreint la mission de formation des jeunes. Or, celle-ci n'est-elle pas un "terrain" ? L'attention portée aux sociétés que l'on côtoie, aux gens que l'on coudoie, à leurs préoccupations, à leurs enjeux, à ce qu'ils font, à ce qu'ils rêvent : n'est-ce pas l'indispensable clef d'une rencontre fructueuse, puis d'un parcours commun qui dure ce qu'il dure ? L'étudiant strasbourgeois est-il si différent du paysan centrafricain ? Cela, Paul Pélissier, mon maître, nous le répétait. Quand il est décédé, il y a quelques mois, je partais en stage d'aménagement avec un groupe d'étudiants, à Wissembourg, petite ville fort coquette du nord de l'Alsace. Le rapprochement m'est paru évident. Il y avait des étudiants, des universitaires, des responsables et des techniciens des collectivités locales. Durant une semaine, le terrain est devenu le lien, d'abord une matérialité sous la forme d'une simple étendue au départ inconnue, ensuite le lieu privilégié de l'échange, enfin -dès le retour- un mythe auréolé du projet qui s'y était échafaudé. Glissement de terrain… Mais la vision est trop partielle. Puisque le terrain n'est rien sans le chercheur, que le chercheur le porte en soi, qu'il se construit dans et par lui, qu'il le transmet, la vision d'un terrain en soi ne tient pas. Entre les grands Anciens qui nous ont formés et les étudiants que nous formons, il me semble que c'est le terrain qui a fait de moi, vision très africaine, le modeste maillon d'une longue chaîne de transmission de savoir, assurément, mais aussi de transmission du doute, et surtout de transmission d'humanité.


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