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    globeCarnets de terrain

     

    DESSINE-MOI TA VILLE AUJOURD'HUI ET DEMAIN...
    Représentations et imaginaires urbains des jeunes citadins de Chandigarh

     

    ANNA DEWAELE

    EHESS
    Géographie
    anna.dewaele@gmail.com


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    Résumé
    Cet article revient sur une expérience de terrain menée à Chandigarh en Inde en 2010 dans le cadre d'une réflexion sur la réappropriation urbaine. Afin de questionner les perceptions et les représentations contemporaines de la ville nouvelle de Le Corbusier, un atelier a été réalisé dans une école primaire et il a été demandé aux enfants de dessiner leur ville telle qu'elle est aujourd'hui et telle qu'ils l'imaginent demain. Au-delà d'une réflexion méthodologique, cet article se propose donc de réfléchir aux apports et aux usages de cet outil graphique au sein d'une étude sur les représentations urbaines.


    Introduction

    La ville nouvelle, ville de fondation et de volonté, est un espace complexe où s’entrelacent différentes perceptions et représentations. Elle est un espace emblématique, car elle concentre les aspirations et les volontés d’une époque, d’un pouvoir, d’architectes et d’une communauté. Pourtant, si la ville nouvelle a un temps valeur de laboratoire urbain, il nous faut remarquer qu’elle peut aussi être synonyme d’une difficile appropriation urbaine. De ce fait, il semble essentiel de questionner les représentations et l’imaginaire urbain que peuvent inspirer les villes nouvelles aux citadins, et notamment aux plus jeunes.
    En février-mars 2010, j'ai mené un terrain d'étude à Chandigarh en Inde dans le cadre de la rédaction de mon mémoire portant sur la réappropriation urbaine, les perceptions et les représentations de cette ville. Mon objet était d'analyser l’évolution de la ville soixante ans après sa fondation et dans quelle mesure les habitants se l’étaient réappropriée tant sur le plan des pratiques que de l'imaginaire.
    La moitié de mon travail de terrain a donc consisté dans l'observation et la collecte des représentations urbaines au travers d'entretiens, de questionnaires et de relevés des symboles de la ville auprès des citadins de Chandigarh. Dans ce cadre, j'ai notamment collecté quarante-six cartes mentales réalisées par des adultes vivant à Chandigarh. Afin de mettre ces représentations en perspective, j'ai réalisé un atelier dans une école primaire où j'ai demandé aux enfants de dessiner la ville telle qu'ils la voyaient aujourd'hui et telle qu'ils l'imaginaient demain. La confrontation entre les cartes mentales des adultes et les dessins des enfants me semblait permettre d’approfondir l’analyse des représentations urbaines.
    Par ailleurs, dans le cas de Chandigarh, ville hautement symbolique dont les emblèmes sont très largement présents dans les discours et les espaces quotidiens, il me semblait important de questionner jusqu’à quel point les jeunes citadins s’étaient appropriés les symboles de leur ville et en quoi ces derniers pouvaient influencer ou non leurs perceptions. Aussi, si ce travail sur la géographie des enfants avait tout d’abord une valeur comparative dans le cadre de mon terrain, il a néanmoins a posteriori considérablement nourri ma recherche et ma réflexion sur les représentations urbaines de Chandigarh.


    Chandigarh hier et aujourd’hui

    Telle qu'elle est pensée et créée au lendemain de la Partition de 1947 en Inde, la ville nouvelle de Chandigarh est un espace symbolique privilégié, notamment parce qu'elle est le fruit d'un architecte emblématique du XXème siècle, Le Corbusier, et d'un contexte historico-politique particulier, l'Inde indépendante (Kalia, 1987). Elle est le fruit d'un ensemble de concepts d'architecture et d'urbanisme, de concepts politiques et économiques, et de concepts sociaux (Papillault, 2008). Cet ensemble constitutif est perçu de différentes manières et donne lieu à un certain nombre de représentations et de discours sur Chandigarh.

    Figure 1 : Plan de Chandigarh

    Département du Tourisme de l'Union Territory de Chandigarh, 2010.

    Cette ville nouvelle est organisée selon un plan en damier de 56 Secteurs, de même taille et de même forme, qui constituent des unités d'habitation autonomes. Les Secteurs sont séparés les uns des autres par des axes routiers organisés selon le modèle du V8 créé par Le Corbusier pour Chandigarh en 1951. Les fondateurs de Chandigarh ont doté la ville nouvelle d’un certain nombre de symboles qui ont participé à la construction d’une iconographie singulière. Le Corbusier a donné à Chandigarh la forme d'un corps humain. Cette organisation anthropomorphique donne une forte unité à la ville nouvelle indienne et valorise par ailleurs certains espaces de Chandigarh qui deviennent peu à peu de véritables emblèmes territoriaux (Papillault, 2006).

    Figure 2 : Le capitole

    A. Dewaele, février 2010.

    Figure 3 : La main ouverte

    A. Dewaele, février 2010.

    Le Corbusier a également imaginé pour Chandigarh le symbole de la Main Ouverte, « ouverte pour donner, ouverte pour recevoir ». Une statue de la Main Ouverte a été érigée dans les années 1980 sur l’esplanade du Capitole et le symbole a été largement repris par l’administration.

    Figure 4: Secteur 17

    A. Dewaele, février 2010.

    A l’origine conçue pour 500 000 habitants, Chandigarh forme aujourd’hui avec ses deux villes satellites une métropole de plus d’un million et demi d’habitants. Elle est l’une des villes les plus riches de l’Inde avec le revenu par habitant le plus élevé du pays. Chandigarh demeure nationalement reconnue pour sa qualité de vie et sa modernité. En tant que ville nouvelle, elle est ainsi présentée comme un exemple de planification urbaine à suivre en Inde. Pourtant, nous pouvons nous interroger sur la manière dont cette ville nouvelle a évolué et sur l’impact de ces changements sur les perceptions, notamment chez les jeunes citadins. En effet, si Chandigarh a longtemps été décrite par certains commentateurs (Fishman, 1979) comme une ville sans identité et une destination privilégiée pour les retraités, elle connaît aujourd’hui un certain succès tant sur le plan des représentations que du point de vue de son attractivité et de ses activités économiques. Dans ce cadre, nous pouvons nous demander comment les citadins appréhendent aujourd’hui Chandigarh, et plus particulièrement de quelle manière les enfants se représentent la ville dans laquelle ils ont le plus souvent passé toute leur vie.

    Le dessin comme outil d’analyse des représentations urbaines des enfants

    Les cartes mentales correspondent à des représentations subjectives de l'espace (Lynch, 1960). Ce procédé est utilisé par les géographes depuis les années 1960 et l’émergence du courant de la « géographie de la perception » (Lévy, Lussault, 2003). La carte mentale est une représentation inexacte d'un espace vécu, mais sa distorsion est interprétée comme la transcription d'une représentation mentale. Ces perceptions sont soumises à des analyses qui permettent de définir des points de repère, des pratiques et des parcours citadins. Certes, les cartes mentales ont fait l'objet de critiques dès les années 1980 en raison de leur utilisation systématique et des surinterprétations auxquelles elles donnaient parfois lieu. Pourtant, elles demeurent un outil intéressant dès lors qu’elles sont utilisées avec précaution. Si les cartes mentales collectées à Chandigarh traduisaient dans l'ensemble une bonne connaissance du plan et des symboliques de la ville par les citadins, il me semblait nécessaire de confronter ces cartes avec d'autres matériaux et d'autres représentations afin d'approfondir l'analyse.

    J’ai donc décidé dès l’élaboration de ma méthodologie de terrain sur les représentations de collecter également des dessins réalisés par des enfants vivant à Chandigarh. Il me semblait en effet pertinent de travailler avec des enfants dans la mesure où ils entretiennent un rapport singulier et direct avec leur environnement (Danic, David, Depeau, 2010). Leurs perceptions ainsi que leurs représentations semblent en être plus immédiates que celles des adultes. Dans un article intitulé « La ville et la banlieue. Représentations d’enfants de CM1 et CM2 » (Calenge, Lussault, Pagard, 1997), Camille Biache remarque ainsi : « Lorsqu’on s’adresse à des enfants de CM avec une question du type « Qu’est-ce que la ville ? », la réponse fuse alors : « Hé ben, la ville c’est la ville, tiens ! […] Réponse merveilleusement tautologique, qui doit clore la discussion. D’autant que les enfants ne se posent aucune question. La ville existe, elle est ». Cette observation souligne la relation plus directe que les enfants semblent entretenir avec la ville dans laquelle ils vivent. Nous pouvons donc faire l’hypothèse qu’ils abordent l’exercice de la carte mentale sans trop l’intellectualiser et que de ce fait leurs représentations sont moins encombrées d’un certain nombre de préjugés. En un sens, il n’y aurait pas pour les enfants, contrairement aux adultes, de « bonne » représentation de la ville.

    Mise en place de l’atelier et méthodologie

    Pour la réalisation de l'atelier, mon choix s'est porté sur une école primaire nommée New Public School dans le Secteur 18. Il s'agit d'une école privée accueillant une dizaine d'élèves autour d'un idéal d'apprentissage libre par certains points assez proche de la pédagogie Montessori. Les fondateurs de cette école comptent parmi les premiers résidents de Chandigarh et ils ont créé cet espace éducatif il y a quelques années, car ils souhaitaient offrir à leurs deux filles un enseignement alternatif. Dans la mesure où ils faisaient partie d'un groupe de résidents qui luttaient contre la debeautification de Chandigarh et l’abandon progressif des concepts de fondation, j'ai réalisé plusieurs entretiens avec les responsables de cette école. C'est ainsi que je leur ai proposé l'idée de cet atelier et ils ont immédiatement accepté.

    Les six élèves qui ont participé à l'atelier étaient âgés de 8 ans environ et issus de milieux socioéconomiques privilégiés et cultivés. Ce paramètre est important à prendre en compte dans l'analyse a posteriori des dessins auxquels l'expérience a donné lieu. Si j'avais réalisé le même atelier dans l'une des écoles publiques du sud de la ville accueillant les enfants des bidonvilles, je n'aurais pas collecté le même type de représentations graphiques. Néanmoins, le fait de travailler dans une école alternative où les élèves avaient pour habitude d'apprendre et de s'exprimer à travers des médiums diversifiés avait pour avantage de rendre l'exercice somme toute assez banal pour eux. Les enfants ne ressentaient ni pression ni enjeu lors de cet atelier, il s'agissait juste pour eux d'un jour comme un autre. Par ailleurs, nous pouvons souligner que le nombre d’enfants ayant participé à l’atelier donne lieu à un échantillon de dessins réduit. Je n’ai pas pu travailler avec plus d’enfants dans la mesure où l’école comptait peu d’élèves. Cette situation avait néanmoins l’avantage de favoriser les discussions lors de l’atelier et elle m’a permis d’observer avec plus d’attention la réalisation de chacun des dessins.

    Sur le plan méthodologique, j'avais choisi de me rendre régulièrement à l'école afin que les enfants m'aient déjà rencontrée avant l'atelier. D'autre part, j'ai discuté auparavant avec les professeurs pour qu'ils introduisent ce travail de la manière la plus neutre possible afin de limiter les biais de représentation. Si les élèves étaient au courant de ma venue, ils n'étaient pas informés de la nature précise de l'exercice. J'ai proposé aux enfants de réaliser deux dessins; l'un représenterait la ville comme ils la voyaient aujourd'hui, l'autre comme ils l'imaginaient demain. J'ai volontairement donné des consignes plutôt vagues afin de laisser aux élèves le plus de liberté possible. Après l'annonce de la thématique de l'atelier, les enfants m'ont posé des questions. Ils souhaitaient savoir s'ils devaient réaliser une carte ou un dessin. Si le support cartographique est peu utilisé et reste encore marginal en Inde, il faut remarquer que les images citadines de Chandigarh consistent souvent en des plans, probablement parce que ces derniers sont reproduits aux entrées de chaque secteur résidentiel. Dans ce contexte, j'ai laissé libre le choix du dessin ou de la cartographie en expliquant aux élèves que je souhaitais avant tout qu'ils représentent la ville telle qu'elle leur apparaissait, telle qu'ils la regardaient et l'imaginaient. Le choix des outils graphiques a été laissé volontairement libre. Les enfants ont choisi de travailler en format A1 avec des feutres, des crayons de couleurs et de la peinture à l'eau, des médiums qu'ils utilisaient quotidiennement dans l'école.

    D'autre part, les élèves m'ont demandé s'ils pouvaient s'appuyer sur des documents tels que des cartes et des photographies de Chandigarh. Je leur ai expliqué que je préférais qu'ils dessinent la ville sans support et telle qu'ils la percevaient. Pourtant, j'ai découvert au cours de l'atelier que certains élèves s'étaient en fait appuyés sur de la documentation extérieure, ce qui a eu un impact sur leurs productions graphiques. Ce type de situation souligne la difficulté de la position du chercheur dans ce genre d'exercice. En effet, même si on souhaite réaliser rigoureusement un atelier, force est de constater qu'il est parfois difficile de faire entendre ses attentes sans pour autant influer sur l'exercice. Cette difficulté méthodologique semble particulièrement importante à prendre en compte dans le cadre d'un travail sur les perceptions et les représentations. Néanmoins, nous pouvons également nous interroger sur la nécessité pour certains élèves de recourir à de la documentation. Dans la mesure où l’espace de Chandigarh est ponctué par des plans de la ville et où certaines représentations urbaines sont abondamment diffusées dans les discours des fondateurs, des décideurs et des citadins, les enfants éprouvent peut-être le besoin de produire des représentations qui soient au plus proche d’une imagerie dominante de la ville nouvelle. En outre, les élèves qui ont eu recours à des documents extérieurs étaient les moins inspirés par l’exercice ou ceux qui avaient moins de capacités artistiques. Dans ce cadre, la documentation peut devenir un support pour l’exercice mais il faut alors véritablement la prendre en compte dans l’analyse.

    Analyse des dessins réalisés durant l’atelier

    Lors de l'atelier, le travail s'est organisé de la manière suivante: deux garçons ont décidé de travailler seuls ; trois filles de former un groupe; une dernière élève n'a pas souhaité participer à l'exercice et a préféré ne réaliser qu'un seul dessin. En tout, sept dessins ont été réalisés. Bien que les élèves se soient séparés lors de l'atelier, ils ont continué à discuter et cela m'a permis d'avoir de nombreuses précisions sur leurs productions graphiques et plus généralement sur leurs perceptions urbaines. J’ai circulé de groupe en groupe durant la réalisation des dessins. Dans un premier temps, je suis restée en retrait de manière à observer comment les enfants construisaient leurs représentations de Chandigarh, quels étaient les éléments sur lesquels ils s’attardaient ou hésitaient, comment certains utilisaient la documentation extérieure. J’ai également écouté les discussions que les enfants avaient entre eux durant la réalisation des dessins. Certains échanges étaient anodins, d’autres révélaient des choix. Dans un second temps, une fois les dessins terminés, j’ai discuté avec les élèves de leurs productions. J’ai posé des questions sur quelques détails et interrogé certains de leurs partis pris. Ces échanges m’ont ensuite permis de nourrir l’analyse des dessins.

    Au sein du premier groupe, chaque garçon a réalisé deux dessins mais leurs productions se ressemblaient dans la mesure où ils ont travaillé côte à côte, cartes de Chandigarh à l'appui (Figures 5 et 5 bis). Cette situation souligne la difficulté de collecter dans ce type d’exercice les perceptions les plus immédiates possibles. L’usage du dessin présente donc certaines limites. Pourtant, il est intéressant de constater que le recours à un plan de Chandigarh semble indispensable pour certains enfants, comme s’il n’était pas possible de représenter cette ville en dehors d’un cadre cartographique défini. Cette situation peut être en partie expliquée par la forte diffusion d’une imagerie officielle autour de Chandigarh. Les deux garçons ont donc représenté la ville contemporaine par le prisme d'une carte quadrillée. Le fait que la numérotation des secteurs soit exacte dans ces dessins m'a d'abord étonnée car si les citadins désignent les Secteurs par leur numéro, ils se trompent généralement lorsqu’il s’agit de les représenter sur une carte mentale. Pourtant, la justesse de la numérotation peut être ici expliquée par le fait que les deux élèves s'étaient inspirés de cartes administratives.

    Figure 5 : La ville d’aujourd’hui


    Figure 5 bis : La ville d’aujourd’hui

    Concernant la ville contemporaine, il est intéressant de remarquer que le premier dessin (figure 5) a mis en valeur les frontières urbaines. Chandigarh est en effet une cité-état dans la mesure où est elle est tout à la fois Territoire de l'Union et la double capitale des Etats du Pendjab et de l'Haryana. Cette insularité et cette triple inscription territoriale ont été mises en valeur dans la représentation graphique, ce qui traduit à quel point ces particularités sont présentes dans l'imaginaire urbain. Le deuxième dessin (figure 5 bis) insiste quant à lui davantage sur les avenues et les rues qui quadrillent la ville. L'accent est mis sur l'importance de certaines jonctions et la connectivité des axes de circulation par la figuration d'un certain nombre de ronds-points. Par ailleurs, certains secteurs sont mis en exergue ; quelques uns sont plus détaillés comme le secteur 17, d’autres sont séparés en deux parties.

    Figure 6 : La ville de demain


    Figure 6 bis : La ville de demain


    Pour représenter la ville de demain, le premier élève (Figure 6) a choisi de placer la Main Ouverte au centre du dessin pour figurer le secteur 1, ce qui témoigne de toute l'importance de ce symbole pour les jeunes citadins. Autour de la Main Ouverte, l'enfant a représenté les secteurs au sein d'un cercle. Si l'ordre numérique des secteurs est conservé, la centralité ainsi qu'une organisation harmonieuse sont ici privilégiées pour la future Chandigarh. La frontière entre l'Haryana et le Pendjab est par ailleurs toujours représentée mais la séparation se fait désormais de manière plus claire et équilibrée. Le second dessin (Figure 6 bis) place lui aussi la Main Ouverte au centre de la ville à venir, mais elle constitue cette fois davantage un lieu central isolé, peut-être à la manière d'une place ou d'un lac à la forme singulière. Autour de ce centre se construit un réseau routier complexe qui relie les différents secteurs dont l'ordre numéraire a été bouleversé. Figurées par des ronds-points, les principales connections routières se font par ailleurs à l'écart des espaces résidentiels. La ville s'étend donc ici autour d'un centre emblématique et les fonctions semblent véritablement séparées. C'est une plus grande complexité urbaine et presque un certain désordre qui sont ici imaginés par l'enfant et qui laissent en un sens la possibilité de la perte et de l'errance aux citadins à venir. L’organisation de la ville en secteurs et en voies de circulation hiérarchisées influence grandement les parcours et l’imaginaire géographique des enfants. Le dessin laisse néanmoins ici entrevoir la possibilité pour ces jeunes citadins de remodeler la ville et le plan selon leurs besoins et leurs désirs.

    Le deuxième groupe, composé de trois élèves, a privilégié le dessin et la dimension figurative (figure 7). La ville contemporaine est ainsi représentée par certain éléments emblématiques: la route avec la voiture, la maison individuelle fermée avec son antenne satellite, l'immeuble qui figure les bâtiments administratifs de la capitale régionale, la sculpture de la Main Ouverte qui semble ouvrir à un coin de ciel bleu. Le présent de Chandigarh apparaît donc globalement assez froid, gris, géométrique, cloisonné, à l'exception de la Main Ouverte qui annonce peut-être d'autres horizons. Tout en dessinant, les enfants m'expliquent qu'ils trouvent leur ville ennuyeuse et répétitive. Selon eux, elle ne ressemble pas aux autres villes indiennes qu’ils peuvent connaître. Les principes fonctionnalistes sur lesquels est fondée Chandigarh semblent éloignés de ce qu’ils attendent d’une ville, même si les élèves paraissent par d’autres égards apprécier les particularités de leur ville, telles que sa modernité, ses espaces verts et son idéal d’ouverture au futur et aux changements. Le caractère ennuyeux de la ville contemporaine ressort dans les dessins par le choix de couleurs dans des camaïeux de gris, de formes géométriques rigides. Pourtant, ce sont essentiellement les discussions menées avec les enfants durant l’exercice qui nous éclairent sur ce point. Dans le cadre d’un atelier avec de jeunes citadins, le dessin s’impose donc comme un médium privilégié d’une étude sur les représentations urbaines dans la mesure où il est prétexte à une conversation plus informelle, et plus directe.

    Figure 7 : La ville d’aujourd’hui


    Figure 8 : La ville de demain


    Le deuxième groupe imagine la ville de demain plus dynamique et colorée (Figure 8). La Main Ouverte, multicolore, se pare d'écouteurs géants ; les différents espaces urbains sont connectés de manière plus souple, les bâtiments de béton sont repeints, les espaces fermés s'ouvrent peu à peu... Comme les élèves l'ont écrit, il ne s'agit plus seulement ici de la ville de demain mais de la « ville futuriste ». A cet égard, le fait que les consignes de l'atelier soient restées ouvertes doit être pris en compte pour analyser les productions graphiques. L'emploi du terme imaginaire peut en effet tout autant induire la projection que l'idéalisation. Dans le cas du dernier dessin, la dimension ludique et idéale a été privilégiée. Pourtant, il ne faut pas réduire cette représentation « futuriste » à une fantasmagorie dans la mesure où ce dessin traduit dans le même temps certaines attentes quant au devenir urbain de Chandigarh. Il semble ici y avoir une volonté de réinventer la ville nouvelle au regard de préoccupations contemporaines mais aussi de nouveaux modèles urbains.

    Un dernier dessin a été réalisé (Figure 8), mais il faut l'analyser différemment dans la mesure où l'élève a souhaité ne participer qu'à une partie de l'exercice. Il s'agit d'une représentation des contours du Territoire de l'Union au sein desquels on trouve une figuration de quatre des symboles majeurs de Chandigarh: la Main Ouverte, le Sukhna Lake, le Rock Garden et les espaces verts. L'élève m'a expliqué qu'elle n'avait pas envie de dessiner Chandigarh car elle ne vivait là que depuis un an et n'aimait pas cette ville. Elle était la seule parmi les enfants à ne pas être née à Chandigarh et sa réaction témoignait du manque d'attachement des citadins les plus récemment arrivés à leur ville d'accueil. Son dessin rappelle les images de Chandigarh véhiculées dans les brochures touristiques de l'administration. Cette représentation témoigne davantage d'une indifférence que d'une véritable réappropriation. Elle fait à cet égard écho à d'autres types de représentations collectées lors du terrain d'étude au sein des communautés de migrants récemment arrivés à Chandigarh. Le contexte de production de ce dernier dessin nous invite à souligner tout l’intérêt pour le chercheur d’être présent durant la réalisation des dessins. Cela lui permet d’approfondir l’analyse des dessins mais surtout de collecter des informations qu’il n’aurait pas obtenues s’il avait eu uniquement accès au dessin comme produit fini.

    Figure 9 : la ville d’aujourd’hui


    Perspectives

    Si nous analysons l'ensemble des dessins, nous pouvons constater que la ville contemporaine est globalement perçue comme un espace rigide, ennuyeux, extrêmement organisé et entouré de frontières figées. A l'inverse, les enfants imaginent pour l'avenir une ville de désordre et de surprises, joueuse et centrée autour de la figure de la Main Ouverte. Si les représentations urbaines semblent particulières au sein des villes nouvelles (Cavallini, 1997), il nous faut néanmoins remarquer que le poids symbolique de Chandigarh dans l’imaginaire et les discours aux échelles locales et nationales semble avoir un impact considérable sur les perceptions citadines, telle qu’en témoigne la forte représentation de la Main Ouverte dans les dessins d’enfants en écho à l’iconographie officielle.

    Par ailleurs, s'il nous faut prendre de la distance quant à la dimension ludique et fantasque de certains dessins, nous sommes forcés de reconnaître la singularité de ces propositions graphiques. Au terme de cet atelier, j'ai ainsi pu constater que les représentations urbaines enfantines semblent moins encombrées de préjugés que les cartes mentales des adultes, tant au niveau de l'appréhension de l'exercice proposé que dans le rapport à la ville qui est transposé. Cette observation n’enlève pas leur intérêt aux cartes mentales des adultes, mais elle invite à réfléchir au contexte de production de ces cartes au sein d’une ville nouvelle pourvue d’une forte imagerie. La mise en parallèle de ces réalisations graphiques avec les dessins des enfants est propice à l’analyse des représentations citadines dans la mesure où elle permet de prendre conscience d’un corpus iconographique commun aux citadins. Par ailleurs, dans le cadre d’une ville de fondation, il est important de comparer les représentations urbaines de jeunes citadins qui y ont toujours vécu et celles d’adultes qui s’y considèrent comme des migrants et qui ont eu d’autres expériences urbaines. Aussi la valeur intrinsèque mais aussi comparative du dessin d’enfant comme médium d’analyse s’avère considérable dans le cadre d’une recherche sur les représentations urbaines.

    Figure 10 : Carte mentale adulte


    Figure 11 : Carte mentale adulte



    La majorité des cartes mentales des adultes reprend de manière plus systématique le plan en damiers et certains symboles de Chandigarh. Par ailleurs, les adultes se prêtaient moins aisément à l’exercice. Ils avaient en commun une volonté de « bien représenter la ville », de ne pas faire d’erreurs. A l’inverse, l’exercice semblait presque anodin pour les enfants. Les dessins d’enfants sont une riche source d'informations et de réflexions pour le chercheur (Debarbieux, 2001). Néanmoins, nous pouvons remarquer que les cartes mentales réalisées par les adultes mettent davantage en valeur les espaces fréquentés et les lieux dits centraux. À l’inverse, les enfants semblent plutôt questionner l’organisation et la cohérence globale de leur ville. Ils paraissent aussi plus enclins à partager leurs impressions sur son devenir. La singularité du rapport des enfants à l'espace peut inspirer de nombreux exercices dans le cadre d'une géographie des enfants, et au-delà (Christensen, O’Brien, 2003). Dans un premier temps, les dessins d’enfants peuvent permettre de compléter certaines expériences de cartes mentales et de collecte des perceptions des citadins. Mais cet imaginaire urbain enfantin peut également ouvrir de nouvelles perspectives au sein de la géographie des représentations. Dans le cas de Chandigarh, cette expérience a notamment permis de questionner le poids des symboliques de fondation dans les représentations citadines. Dans cette perspective, les dessins et les cartes d’enfants deviennent de véritables supports réflexifs et des outils scientifiques prometteurs.

    Si cette expérience faisait partie de ma méthodologie initiale de terrain, l’atelier réalisé à Chandigarh m’a confortée dans mon choix de recourir à cet outil pour mes prochains terrains. Il est important, dans le cadre d’une ville nouvelle, de prendre acte des perceptions des jeunes citadins qui ne connaissent que cette ville et qui ne la considèrent donc pas comme une ville nouvelle mais comme leur ville. A cet égard, le médium plastique me paraît particulièrement adapté pour engager un échange informel avec les jeunes citadins sur leurs perceptions urbaines. Néanmoins, il faut aussi souligner le risque de surinterprétation lié à cet exercice. Certains aspects de ces productions graphiques doivent être replacés dans le contexte d’un exercice imaginatif et ludique. Si les dessins d’enfants se révèlent donc être un outil extrêmement riche, il est nécessaire de l’utiliser avec précaution.


    Bibliographie

    BIACHE C. (1997) « La ville et la banlieue. Représentations d’enfants de CM1et CM2 » in CALENGE C. et al., Figures de l’urbain. Des villes, des banlieues et de leurs représentations Tours, Maison des sciences de la ville, pp. 165-178
    CAVALLINI V. (1997) « La perception de la ville de Cergy-Pontoise par des élèves de 2nde du Lycée Alfred Kastler (1990-1994) » in CALENGE C. et al. , Figures de l’urbain, Tours, Maison des sciences de la ville, pp. 131-149
    CHRISTENSEN P., O’BRIEN M. (dir.) (2003) Children in the City: Home, Neighbourhood and Community Londres, Routledge, 232 p.
    DANIC I., DAVID O., DEPEAU S. (2010) Enfants et jeunes dans les espaces du quotidien Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 273 p.
    DEBARBIEUX B. (2004), « Les problématiques de l’image et de la représentation en géographie » in Bailly A. (dir.) Les concepts de la géographie humaine Paris, Armand Colin, pp.199-211.
    FISHMAN R. (1979) L’utopie urbaine au XX ème siècle. Ebenezer Horward, Frank Lloyd, Le Corbusier Wavre, Edition Pierre Mardaga.
    KALIA R. (1987) Chandigarh. The Making of an Indian City New Delhi, Oxford University Press, 201 p.
    LE CORBUSIER (1971) La charte d'Athènes Paris, Seuil, 185 p.
    LEVY J., LUSSAULT M. (2003) « Carte mentale » in Dictionnaire de la géographie et de l'espace des sociétés Paris, Belin, pp. 132-133
    LYNCH K. (1960) The Image of the City Cambridge, MIT Press, 194 p.
    PAPILLAULT R. (2006) Chandigarh Paris, Institut français d'architecture, Cité de l'architecture et du patrimoine, Collection « Portrait de ville », 72 p.
    PAPILLAULT R. (2008) Chandigarh. L'œuvre ouverte et le temps. Anatomie d'un projet de ville de Le Corbusier en Inde 1950-1965 Thèse d’Histoire, Paris, EHESS, 556 p.
    PRAKASH V. (2002) Chandigarh's Le Corbusier. The Struggle for Modernity in Postcolonial India Ahmedabad, Mapin Publishing, 179 p.


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