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    globeCarnets de terrain

     

    AU FIN FOND DE L’UTTAR PRADESH…
    Observations personnelles sur quelques péripéties vécues et l’empirisme qu’elles ont induit

     

    Remi Bercegol

    LATTS (UMR 8134 - CNRS, ENPC, UPEMLV)
    Centre de Sciences Humaines de New Delhi
    Géographie
    remi.debercegol@gmail.com

    Illustrations : Guilhem Gaillardou

    Dit « coulemelle »
    Croustifruit.blogspot.com

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    Résumé

    Ce court texte présente une note de terrain, initialement rédigée après deux premières années de thèse. Elle permet de saisir les difficultés concrètes rencontrées lors d’une recherche doctorale menée à travers quatre petites municipalités à l’est de l’Uttar Pradesh, un Etat pauvre au nord de l’Inde. En présentant quelques-uns des aléas auxquels il a pu être confronté, l’auteur souhaite montrer que ces expériences, parfois malaisées, ne sont jamais insurmontables et constituent au final une ressource heuristique (et souvent humoristique –encore merci au dessinateur pour avoir habilement mis en valeur cet aspect fondamental !) qu’il faut savoir intégrer à l’analyse.

    « Dehors, la campagne indienne défilait. Des centaines de kilomètres d’un paysage familier et cependant inconnu, seulement entrevu par la fenêtre des trains. Jusqu’à présent, Agastya avait toujours vécu dans les grandes villes. Petites gares miteuses des bourgades où le train ne s’arrêtait pas, villes qui semblaient jolies derrière la vitre du compartiment, regards patients et sans curiosité des passants, bicyclettes déglinguées arrêtées devant un passage à niveau, enfants couverts de boue, buffles au bord d’un étang. Au mieux, ces endroits n’avaient été pour lui que des noms dans les journaux cités à l’occasion d’une inondation, d’un conflit de castes au cours duquel des familles entières de harijan avaient trouvé la mort, ou mentionnés lors de la visite en hélicoptère d’un Premier ministre après une catastrophe ou avant une élection. En contemplant ce monde lointain, il éprouva un sentiment d’insécurité : il allait vivre pendant des mois dans l’un de ces points de ce vaste arrière-pays. »

    Upamanyu Chatterjee Les après-midi d’un fonctionnaire très déjanté 1988 (pp16-17)

    Introduction
    Issu d’un travail doctoral en Aménagement de l’espace (Bercegol, 2012), ce carnet de terrain souhaite plonger le lecteur dans l’ambiance et les coulisses d’une recherche dans de petites villes indiennes. La problématique de la thèse s’interrogeait sur la capacité des réformes de décentralisation des années 1990 à proposer des solutions adaptées aux problèmes spécifiques des petites municipalités, lesquelles sont généralement caractérisées par un retard d’équipement et une grande pauvreté (Himanshu, 2006). Comment les réformes se mettent-elles en place dans les agglomérations non métropolitaines et à quelles transformations institutionnelles donnent-elles lieu en Inde? En l’état actuel, la littérature existante offre peu de possibilités pour répondre à ce questionnement pour la simple raison qu’il existe encore trop peu d’informations empiriques sur le cas des petites villes (Kundu, 2006). Pour ce doctorat, les enquêtes de terrain ont modestement essayé de contribuer à combler ce manque en collectant tout un ensemble de matériaux empiriques auprès des divers acteurs concernés par ces réformes (ménages, hommes politiques, fonctionnaires, ingénieurs), en se rendant à plusieurs reprises dans de petites villes dans l’Est de l’Uttar Pradesh (encadré n°1), et en rencontrant les institutions qui les administrent.


    Bien que la thèse ait été menée à son terme, les enquêtes de terrain dans les petites villes n’ont pas pour autant été exemptes de difficultés et certains obstacles se sont avérés être des freins importants à l’acquisition de données recherchées. Volontairement introspectif, écrit à la première personne, cette courte note de terrain a l’ambition de présenter au lecteur quelques éléments de cette recherche empirique et de rendre compte, avec sincérité et autodérision, de quelques-unes des péripéties qui lui sont inhérentes.

    Retour de terrain : « Namaste merra dost ! Welcome in my small town ! »

    Pour la compréhension de mon objet d’étude, il fallait pouvoir s’immerger plusieurs jours sur le terrain. Il fallait s’imprégner de la vie des petites villes pour en appréhender les particularités. C’est donc sac au dos que je suis parti à la rencontre de ces réalités urbaines négligées par la recherche et les planificateurs urbains. Après une première visite d’exploration à travers plusieurs agglomérations, j’en ai choisi quatre d’entre elles, d’une taille similaire aux alentours de 20 000 habitants et dans la même région politique et culturelle, la partie orientale de l’Uttar Pradesh, à dominance bhojpuri, (une langue essentiellement parlée dans le Nord de l’Inde). A contrario de l’Ouest de l’Etat qui bénéficie en partie de sa proximité mitoyenne avec Delhi, la capitale fédérale de l’Union Indienne, la région Est (appelée aussi “Purvanchal” –“Province de l’Est”) se caractérise par un développement économique faible et une pauvreté beaucoup plus importante (Banque Mondiale, 2002) qui posent avec acuité les enjeux d’amélioration de la décentralisation. Chacune des petites villes retenues pour l’analyse présentait une particularité qui devait théoriquement me permettre de saisir de potentielles différenciations dans la mise en place de la réforme (cf. encadré n°2) et je m’y suis donc rendu à plusieurs reprises pour mes enquêtes entre 2008 et 2012, avec le support du Centre de Sciences Humaines (CSH) de New Delhi. Quatre séjours ont ainsi été effectués dans chacune des quatre villes choisies, d’une durée de trois semaines pour le plus long (lors de la première visite) à un peu plus d’une semaine pour le plus court (lors de la dernière visite) afin de réaliser des enquêtes auprès des habitants et des administrations.


    A mes côtés, lors de mon tout premier séjour dans l’une de ces villes, un interprète originaire de Varanasi devait m’aider à expliquer ma démarche aux autorités locales. Face aux dures réalités du terrain et en raison du mépris que lui inspirait la population des petites villes, moins éduquée et de caste inférieure, il n’a pas souhaité revenir par la suite. J’ai donc engagé, avec le support financier du CSH, un ami de Delhi originaire d’un village du Bihar, Ravi Kumar, pour m’aider sur le terrain. Mais lui aussi, face à la difficulté quotidienne de ces petites villes inconfortables qu’il trouvait « trop sales et congestionnées», a préféré abandonner le travail. Après ces échecs, j’ai eu la chance et le plaisir de finalement pouvoir travailler avec Shankare Gowda qui s’est avéré être l’assistant idéal pour cette recherche. Agé de 37 ans et originaire d’un village du Karnataka, docteur en Sciences Politiques, il avait déjà eu l’occasion de travailler avec des chercheurs du CSH, des élus et des fonctionnaires indiens lors de précédentes enquêtes. Patient et solidaire dans mon travail, il s’est avéré au fil du temps bien plus qu’un simple assistant pour devenir un véritable ami qui a permis une immersion plus facile dans les petites villes d’étude.

    Si j’évoque ici mon interprète, c’est que ce dernier a une importance cruciale dans le cadre d’une recherche de ce type où la barrière linguistique ne s’avère qu’un problème parmi tant d’autres. Tout comme moi, chacun de mes interprètes successifs a été choqué lors de sa rencontre avec ces petites villes de l’Uttar Pradesh oriental. On prend souvent le cas de la ville géante de Mumbai pour désigner les dérives d’une urbanisation anarchique, vecteur de tous les vices. Je crois que l’on pourrait malheureusement tout aussi bien se tourner vers le cas moins médiatisé mais tout aussi violent de certaines petites villes défavorisées pour parler des échecs de la « modernité urbaine » indienne. Mes cas d’études se trouvent dans une région extrêmement pauvre, où la corruption quotidienne (Jeffrey, 2002) et quasi institutionnalisée (qualifiée officiellement de « rampante », cf. CAGI, 2009) se mêle à une démocratie souvent confisquée par ses élites (malgré une ouverture relative, cf. Jaffrelot, Verniers, 2012); où l’asservissement des populations défavorisées se déroule dans une reconstruction permanente des féodalités traditionnelles (Jeffrey, Lerche, 2000); et où la misère reste encore partie intégrante du paysage (Banque Mondiale, 2002). Sur ce dernier point, il est nécessaire de lever dès à présent un lieu commun statistique en précisant que les populations les plus à plaindre de l’Inde ne se trouvent pas forcément dans les zones rurales profondes ni dans les larges bidonvilles des grandes villes mais bien dans les petites villes, et plus encore dans celles des Etats les moins développés qui cumulent les inconvénients (à ce sujet, voir notamment Kundu 2009 et Himanshu, 2006).

    Passé le brouhaha des Tempo et autres petits véhicules de transports surchargés, le premier choc du visiteur débarquant dans une de ces petites villes est celle des nala, ces caniveaux nauséabonds et débordants en permanence, par-dessus lesquels les enfants s’amusent à sauter en jouant gaiement… au risque de parfois plonger malencontreusement le pied dans les excréments stagnants. L’odeur tenace des nala n’est en fait que l’introduction la plus sensible aux dysfonctionnements urbains des petites villes. Les rivières qui parcourent la ville sont littéralement noyées sous les déchets ; les canalisations d’eau potable se remplissent des eaux sales des caniveaux dans lesquels elles sont plongées ; les routes, lorsqu’elles sont pavées ou goudronnées sont d’une si mauvaise qualité qu’il faut sans cesse les refaire ; les services se font rares, devant le seul distributeur automatique de billets de la ville, la queue interminable semble s’allonger en permanence ; les longues coupures électriques quotidiennes paralysent toute la ville et donnent tout leur sens au terme de marché « nocturne ».

    Figure 1

    Coulemelle ©

    Mais à ces contraintes, les gens finissent bien par s’y habituer. Si au premier abord, la situation apparait quelque peu catastrophique pour l’observateur extérieur (mon interprète la qualifiait plus prosaïquement de « pathétique »), comme tout habitant, l’accoutumance et la résidence finissent par permettre de relativiser le premier choc de l’arrivée. Et puis après tout, même si les routes se dégradent rapidement sitôt la fin de leur construction, il n’empêche qu’il n’y a pas si longtemps, ces dernières n’existaient tout simplement pas… Tout comme l’éclairage public, qui se limite certes à une voie principale et dont le fonctionnement dépend de l’électricité disponible (d’où des situations aberrantes quand les lampadaires sont allumés alors qu’il fait encore jour mais restent éteints pendant la nuit) : il n’existait pas du tout auparavant. …Idem pour le médiocre service de ramassage des ordures ou pour la distribution publique d’eau potable : quasiment absents par le passé, ces services sont bel et bien présents aujourd’hui. Les gens s’accommodent tant bien que mal des dysfonctionnements urbains des services disponibles qui au final restent justement disponibles, et sont donc bien des avancées qui constituent une amélioration sensible du quotidien. Une modernité urbaine médiocre mais une modernité tout de même, mieux que rien…
    J’ai moi-même, en me rendant dans ces petites villes, fini tant bien que mal par m’y accommoder avec cependant quelques difficultés dont mes directrices de thèse ont parfois pu avoir l’écho… et ceci malgré mes expériences indiennes précédentes dans les bidonvilles de Bombay ou de Chennai. Sans électricité, parfois sans eau, dans la chaleur et la poussière, l’Occidental en vadrouille, tout chercheur qu’il est, peut parfois se sentir bien démuni dans sa lointaine petite ville au fin fond de l’Uttar Pradesh.
    Ces contraintes ont été plus ou moins difficiles selon les cas et certains événements constituent finalement des anecdotes inoubliables. Si ces souvenirs n’informent pas autant qu’une véritable monographie, ils peuvent renseigner à leur manière sur le contexte de ces petites villes. L’un d’entre eux concerne ma première journée à Phulpur, une petite ville à l’ouest d’Allahabad et mérite d’être raconté. A notre arrivée dans la ville, après avoir constaté qu’il n’y avait aucune infrastructure hôtelière et qu’il était impossible de se faire accueillir dans une famille car elles étaient trop méfiantes à mon égard, je me suis finalement retrouvé dans une situation pour le moins insolite... Lors de mes pérégrinations immobilières de la matinée, j’avais remarqué avec inquiétude que certains hommes circulaient armés d’une mitraillette. « A chaque culture ses valeurs, ses us et ses coutumes » dit-on, et j’avais essayé de ne pas trop y prêter d’attention, préférant me concentrer à résoudre le problème, prioritaire et surtout beaucoup plus rassurant, d’un logement pour la nuit. Quelle surprise lorsque je me suis retrouvé dans un quartier d’habitations très spécial, nez-à-nez avec une dizaine de mitraillettes simplement apposées contre un mur en plein air!
    De fil en aiguille, ma recherche de logement m’avait finalement conduit chez l’un des caïds de la ville, le jeune chef d’une bande de « goondas », la mafia locale, devant lequel je me retrouvais à présenter, avec un sourire crispé, le motif de ma présence à Phulpur. La mafia est en effet omniprésente et banalisée dans la région, notamment dans cette ville où chaque personnalité importante, dont le maire, dispose de ses « gardes du corps ». Préférant m’éclipser à reculons après de menues explications, j’ai fini par louer non pas une pièce ou le quartier général d’une bande armée, mais le hall d’une clinique privée en construction (mais déjà en activité) grâce à la rencontre de son propriétaire, trop heureux de pouvoir bénéficier de la manne providentielle que je représentais… Mon assistant et moi alternions alors les nuits, sur le vieux lit d’hôpital et le petit canapé mis à la disposition des clients, et les journées d’enquêtes, à parcourir les différents quartiers de la ville jusqu’à que le médecin arrête ses consultations en début de soirée pour nous permettre de réintégrer « nos » coûteux locaux provisoires.

    Figure 2

    Coulemelle ©

    Ces difficultés résidentielles, que nous n’avons pas retrouvées avec autant de force dans les autres villes étudiées, ne sont en réalité que bien peu de choses face au cauchemar du chercheur : le travail avec l’administration indienne, et pas n’importe laquelle, celle de ces petites municipalités et de leurs relais régionaux en Uttar Pradesh où l’absence de données administratives rivalise avec les malversations confuses des politiciens.
    J’avais déjà eu affaire avec les fonctionnaires et les élus indiens. A Chennai, lors de mon enquête dans une petite ville périurbaine ou encore à Mumbai, lorsque je m’intéressais à la gestion de l’eau dans un bidonville. J’avais donc pu me rendre compte de l’aspect chronophage et quelque peu inconfortable que ce type de démarche et de requêtes administratives pouvaient prendre. J’étais préparé à faire face un absentéisme important, à une certaine incompétence ou voire à une méfiance à l’égard du chercheur. Mais auparavant, mes relations n’avaient été que limitées; il s’agissait essentiellement d’obtenir tel ou tel témoignage sur la situation, voire quelques documents administratifs. A Delhi, un diplomate français m’avait un jour cité un dicton à propos de l’administration indienne : « Si vous êtes impatient, l’Inde vous apprendra la patience ! Mais si vous êtes déjà patient, alors l’Inde vous fera perdre toute patience …». Préparé à faire preuve d’un flegmatisme à toute épreuve, je ne me doutais pas à quel point la situation bureaucratique à laquelle j’allais être confronté pouvait être bien plus laborieuse que je ne l’avais imaginée (Figure 3).

    Figure 3: le problème des données de l’administration
    Clichés : R. Bercegol

    Dans la région étudiée, l’appareil administratif des petites villes ne disposait pas de données analysables en l’état pour la plupart d’entre elles. La première photographie montre la carte sur laquelle la municipalité de Siddarthnagar (l’une des villes étudiées) s’appuie pour travailler, peu représentative de la morphologie réelle de la ville. La seconde photographie, prise dans le bureau de l’entreprise publique d’électricité de Kushinagar dont les murs sont recouverts de dossiers poussiéreux, symbolise bien l’état chaotique de l’extrême bureaucratie de papier dans laquelle baigne l’administration. La dernière photographie illustre le travail du comptable de Kushinagar, non informatisé et peu formé, lors de la rédaction spéciale d’une compilation des budgets municipaux dans le cadre de cette recherche

    De plus, dans le type de région pauvre et rurale où je me trouvais, le personnel municipal, recruté localement, n’était pas toujours expérimenté pour me renseigner dans les aspects techniques de mes enquêtes ; d’autre part, en raison des irrégularités dans leur travail, les employés municipaux n’étaient pas souvent disposés à répondre à mes requêtes.
    Les enquêtes ont alors rendu au travail de recherche son sens littéral premier : il faut parfois « rechercher » des données à analyser, quitte parfois à les produire quasiment ex-nihilo en mettant les administrations à contribution. A titre d’exemple, une simple comptabilité du nombre précis de connexions domestiques au service d’eau par quartier n’existait pas et il a fallu donc procéder à ce comptage ; de la même manière, les représentations spatiales des agglomérations n’existaient pas pour la plupart des villes (de plus, à l’époque des enquêtes, Google earth n’avait pas encore publié les photos aériennes des zones étudiées) et il a donc fallu réaliser une cartographie de première main, avec l’aide d’ingénieurs, de fonctionnaires régionaux et d’autres agents municipaux. L’apothéose de cette difficulté à travailler avec l’administration indienne s’est produite lors de la collecte (lente et douloureuse cf. encadré n°3) des budgets municipaux des années 1990 à 2009 qui donne lieu dans ma thèse à une analyse révélatrice de la réalité gestionnaire des petites villes.

    Encadré n°3 : à la recherche des budgets perdus
    Cette « recherche » nous a conduit des bureaux municipaux à ceux du ministère des Finances et de la direction des Gouvernements locaux, en passant par les diverses institutions administratives régionales où ces données devaient être théoriquement entreposées et archivées ici où là selon les cas et les interlocuteurs concernés. Cette quête a été l’occasion fortuite d’observer quelques uns des dysfonctionnements de l’administration : désœuvrement, absentéisme et désintérêt de certains fonctionnaires, aide sincère mais insuffisante d’autres employés; attente interminable et chronophage dans des bâtiments délabrés, soumis à l’inconstance du courant électrique (qui peut paralyser toute l’activité administrative en stoppant les ventilateurs), locaux tapissés de piles et de piles de dossiers sans âge ou au contraire parfois étrangement vides. Entre Chandauli et Lucknow, d’Allahabad à Phulpur, de Kushinagar à Gorakhpur à Siddarth Nagar en passant par Varanasi ou Mughal Sarai, il fallait toujours obtenir toujours plus d’autorisations de supérieurs hiérarchiques, de numéros de téléphones « indispensables », de rencontres informelles mais obligatoires alors que le « Right to Information Act » de 2005 stipule que ces rapports doivent être accessibles au public. Au terme d’une fastidieuse recherche de terrain, ce matériau essentiel pour l’analyse financière des municipalités a finalement été retrouvé entre deux piles de dossiers poussiéreux entreposés dans un placard du bureau des municipalités qu’il n’avait jamais quitté. Ces données financières n’avaient pas été « archivées » ailleurs que dans les petites villes, elles n’avaient jamais été transmises à un hypothétique secteur comptable d’une administration régionale ; elles n’avaient pas non plus été détruites ; elles n’avaient enfin jamais été relues et encore moins contrôlées.

    Figure 4

    Coulemelle ©

    Cette collecte des données financières a finalement été l’occasion fortuite d’observer longuement chaque échelon administratif, de la petite ville à la capitale régionale de l’Etat …et d’avoir accessoirement une pensée émue et solidaire pour la difficile expérience que décrit Upamanyu Chatterjee dans Les après-midi d'un fonctionnaire très déjanté ! Dans ce roman, paru en 2008, l’auteur raconte sa découverte des petites villes à travers les yeux d'un jeune fonctionnaire indien (Agastya Sen, surnommé aussi ‘‘August’’) parachuté dans une petite municipalité de l’Inde profonde, « Madna », qui concentre selon lui tous les affres de l’Inde traditionnelle. Etant donné la similitude des situations narrées avec mes observations, je me permets d’en citer ici un court extrait décrivant, avec malice, l’état de délabrement du bâtiment administratif du district:

    « Le Gandhi Hall était un immeuble de trois étages qui s’élevait derrière le commissariat de police. Une fraction de seconde, Agastya se dit que le bâtiment venait d’être bombardé. Avec ses vitres brisées, ses vieux murs décrépis, le bâtiment avait l’air de surgir d’un flash d’actualités sur Beyrouth, tout étonné d’avoir survécu. Au-dessous de la porte, une bannière rouge, et à l’extérieur la statue d’un homme petit et gros, des lunettes sur le nez, une tige de fer dépassant de son cul.
    ‘‘C’est la statue de Gandhi ?’’ demanda Agastya étonné.
    Sritvastav eut un rire aigu.
    ‘‘Evidemment. De qui pensiez-vous qu’il s’agissait ?
    -Bof…Et cette tige métallique, monsieur ?’’
    Le rire du préfet redoubla. ‘‘C’est pour soutenir la statue. Elle est tombée juste quelques jours après avoir été installée. Madna vous réserve bien des surprises Sen.’
    ’ »
    (Chatterjee, 1988, pp.48-49)

    A côté de l’administration, j’ai aussi eu affaire aux politiciens, locaux ou non, députés de l’Assemblée nationale ou membres du parlement d’Uttar pradesh. Au niveau de la ville et depuis la décentralisation consécutive au 74ème amendement constitutionnel de 1992, le maire, élu, semble tout puissant : censé être l’incarnation vivante de la démocratisation de la vie locale, il dispose d’un véritable pouvoir symbolique face à ses concitoyens. Pour le chercheur, le premier étonnement face aux maires de ces petites villes est lié aux différents procès pour corruption dans lesquels ils semblent tous s’embourber à un moment de leur carrière avant d’en sortir souvent indemnes, grâce à l’aide de relais politiques haut placés. Cette corruption, pouvant agir comme « lubrifiant » à une petite échelle, peut aussi devenir source de conflit à un moment donné et bloque alors le processus de développement des services urbains. Toutefois le maire ne peut pas tout faire dans sa ville car en réalité, il est encore loin d’avoir tous les pouvoirs et reste étroitement dépendant du gouvernement régional qui limite fortement sa marge de manœuvre à un strict minimum, du moins en Uttar Pradesh.

    Enfin, une dernière surprise a été celle de l’absence de société civile organisée. J’espérais pouvoir observer une prise en charge des services déficients par des associations de résidents ou d’usagers, par des organisations non gouvernementales ou même par des petits opérateurs privés. A l’image des grandes villes, j’espérais pouvoir observer des offres alternatives à celles du secteur public. Mais les questions de gouvernance en tant qu’intégration d’acteurs civils au processus de gestion et les débats liés à la territorialisation du service par sa privatisation communautaire ou privée se posent mal dans ces petites villes. La population, inorganisée et largement illettrée, est trop pauvre pour élaborer des formes de gestion innovantes ou originales face à des services publics certes médiocres mais déjà présents et fournis. Il n’existe pas de réel contre-pouvoir local organisé, les médias locaux sont souvent contrôlés par l’élite dirigeante …on n’est pas loin d’un certain « despotisme démocratique » à l’indienne.
    Les lunettes du chercheur auraient alors vite fait de se transformer en œillères aveugles en cherchant vainement à trouver des situations similaires à ce qu’elles avaient vu dans les grandes villes. A titre d’exemple, la question de la fragmentation urbaine se pose de manière tout à fait différente dans les petites villes, plutôt homogènes dans leur médiocrité générale, et est finalement beaucoup moins perceptible que dans une ville métropole où se côtoient violemment centres d’affaires et bidonvilles. Les petites villes sont donc des territoires d’étude tout à fait particuliers, différents des villages, mais également bien distincts des grandes villes dont on parle habituellement. Il s’agit pourtant de villes bien réelles, bien vivantes, mais dans un contexte territorial qui leur est propre. Il a fallu en tout cas vivre ces situations pour mieux en parler. Aussi, le recul nécessaire pour la rédaction de la thèse en France, au laboratoire, loin de ces petites villes, a pu permettre un début d’analyse objective et apaisée des données recueillies.

    Finalement, après quelques temps et une longue rédaction, arrivé au terme de mon travail doctoral, c’est avec une nostalgie certaine que j’évoque aujourd’hui « mes » petites villes d’études. Ces dernières m’ont non seulement formé au métier de chercheur mais elles m’ont surtout rappelé qu’au-delà de l’analyse critique des problèmes que l’on peut rencontrer, ces villes restent avant tout des lieux de vie, de parcours croisés et de vécus partagées. Alors, on laissera le soin de conclure cette note de terrain à U. Chatterjee en reprenant les paroles d’adieu de Sathe, un habitant originaire de Madna où il souhaite faire sa vie, à August, le héros-fonctionnaire du roman en poste dans cette même petite ville qui l’insupporte, lorsque ce dernier vient d’apprendre (avec un grand soulagement) sa prochaine mutation vers l’administration régionale d’une plus grande ville :
    « Le premier jour, dans le bureau de Kumar, tu m’as demandé ce que je faisais à Madna. L’endroit où tu as grandi est différent d’ici. On prononce des mots compliqués, correctement, ‘‘épitomé’’ par exemple, et on dit ‘‘attribuer à’’ et non pas ‘‘attribuer dans’’. On se conduit comme si ces choses avaient de l’importance. Mais August, Madna c’est chez moi ; à Bombay, je me sens perdu. Mes meilleurs années et mon passé sont ici ; c’est une sorte de douce amertume parce que tout ça est derrière moi. Quel que soit le choix qu’on fait, ou on ne regrette rien, ou on regrette tout. N’oublie pas ça. »
    (Chatterjee, 1988, p.528).

    Figure 5

    Coulemelle ©

    Conclusion
    En sciences humaines, toute recherche, aussi méticuleuse soit-elle dans sa préparation théorique, peut se heurter à la réalité d’un terrain qui échappe en partie au carcan méthodologique dans lequel on aurait souhaité le garder. Le chercheur n’a alors pas d’autre choix que de s’adapter en mobilisant un mode d’analyse plus inductif, quitte à laisser de côté un certain nombre d’hypothèses initiales, pour se laisser guider par le terrain, à la manière de la Grounded Theory développée par Barney Glaser et Anselm Strauss (1977). Les difficultés pratiques, malgré la frustration et la déception qu’elles peuvent engendrer au premier abord, peuvent alors être appréhendées d’une manière heuristique (voire même humoristique, cf. Nigel Barley, 1994) puisqu’elles traduisent finalement toujours l’une des spécificités de l’objet étudié. Cette acceptation peut servir de nouveau point de départ à une réflexion plus apaisée et libérée qui pourra alors véritablement faire émerger la réalité des phénomènes observés. En d’autres mots, les péripéties de la recherche empirique permettent de rappeler au chercheur que c’est bien à lui de s’ajuster au terrain …et non l’inverse !


    Bibliographie

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