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    POUR QU’ICI SOIT AILLEURS
    Des animaux dans les murs d’une institution de soin

     

    JEROME MICHALON

    Centre Max Weber
    Université Jean Monnet-Saint Etienne
    jerome.michalon@gmail.com


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    Dans le cadre d’une thèse portant sur le développement du soin par le contact animalier, j’ai été amené à observer le travail d’une éthologue, Angélique, et de sa chienne, Raya, dans une maison de retraite médicalisée. Après avoir effectuées des études d’éthologie appliquée, Angélique s’intéresse au soin par le contact animalier, comme objet de recherche et comme pratique de stimulation cognitive auprès de différentes populations (notamment les enfants autistes et des personnes âgées). Pour cela, elle mobilise sa chienne, Raya, golden retriever, couleur caramel. Eduquée comme chien d’assistance pour les personnes handicapées moteurs (en fauteuil notamment), Raya fait partie des chiens « réformés », n’ayant pas trouvé de maître handicapé à assister, mais possédant les qualités relationnelles et la docilité nécessaires pour intervenir dans un travail de soin. En 2005, Angélique et Raya ont été contactées par la maison de retraite dont il est question ici, à la fois pour faire du suivi psychologique des résidents, les accompagner dans leur projet de vie et pour proposer des séances de stimulation cognitive avec sa chienne. Le politique de l’établissement est clairement d’intégrer la présence animale dans l’environnement de soin : ici, les résidents viennent souvent de milieux ruraux, et sont habitués à côtoyer des animaux quotidiennement. La présence animale témoigne donc d’une volonté de limiter la coupure que représente pour les résidents l’entrée en institution. Angélique a été engagée par l’établissement pour proposer des séances de travail à des groupes de résidents présentant des déficiences cognitives et intellectuelles. Ces déficiences peuvent être légères ou sévères, allant de petits problèmes de mémoire aux démences type Alzheimer. Les séances s’organisent en deux temps. Un travail autour de l’animal : brossage, caresses et communication autour de Raya. Un travail cognitif plus classique : une série de jeux, d’exercices sollicitant la mémoire, la réflexion ; dans lequel Raya n’intervient pas directement.

    Entre avril et mai 2009, je me suis rendu plusieurs jours dans l’établissement pour observer à la fois ces séances et le cadre dans lequel elles prennent corps. J’aimerais montrer ici comment la présence animale prend place dans cet univers institutionnel, ce qu’elle introduit comme reconfigurations en termes d’occupation et de déplacement dans l’espace, et comment elle est mobilisée pour articuler certaines exigences contradictoires propres à cet univers, en servant tour-à-tour de point de fixation pour les résidents dans l’ici et maintenant, et d’échappatoire dans l’ailleurs. Je vais dans un premier temps décrire les espaces de l’institution auxquels j’ai eu accès, puis dans un second temps détailler le déroulement d’une séance de travail impliquant Angélique et Raya.

    Dans les murs de l’institution

    L’établissement dont il est question se situe dans une petite ville du centre de la France. Construit au XVIIIe siècle, le bâtiment a été longtemps un hôpital avant de devenir un EHPAD (Établissement d'hébergement pour personnes âgées dépendantes). Le lieu garde de sa cette fonction hospitalière un aspect asilaire : une institution fermée, « enveloppante » pour les résidents (Goffman, 1968), dérobée à la vue des habitants de la ville. Les rénovations successives font cohabiter plusieurs styles d’architectures : la structure historique côtoie des réaménagements plus modernes. L’institution étant immense, je prends le parti de présenter uniquement les espaces dans lesquels j’ai pu effectuer des observations. Et ce, sur le mode du cheminement que j’ai moi-même suivi pour les découvrir.

    Derrière le large portail qui donne sur la cour de l’établissement, on se trouve devant un bâtiment central de trois étages, avec des ailes à gauche et à droite. L’entrée principale se trouve au milieu de ce bâtiment « historique. » Le hall d’entrée frappe par la présence d’une fontaine assez ancienne, toujours en fonctionnement. Ce hall d’entrée est contigu des espaces fumeurs ; (je me souviens y avoir vu un chat lors de ma première visite des lieux). Si l’on continue son chemin, on aboutit dans un autre hall, plus étroit avec, sur les côtés, des bureaux vitrés ; plusieurs textes, photos et panneaux d’instruction sont affichés sur ces vitres. On trouve dans ce hall, contre les vitres des bureaux, des bancs et des chaises sur lesquels les résidents se reposent, ou discutent. Si l’on continue encore, on emprunte un couloir plus large, qui monte légèrement, et qui semble être le lien entre le cœur « historique » et les bâtiments plus récents. Au fond de ce couloir, à droite, on emprunte un escalier qui mène un étage plus bas, au service « animation. » C’est là que je retrouverai Angélique et Raya lors de mes observations, mais les séances à proprement parler se déroulent dans d’autres espaces : je ne m’attarde donc pas sur la description de ce service.

    Le premier service dans lequel j’ai pu suivre l’éthologue et sa chienne est une unité de vie qui reçoit essentiellement des personnes souffrant de démences assez lourdes, dont Alzheimer. Situé dans un bâtiment séparé des autres, il faut traverser un petit espace extérieur pour l’atteindre. Un code est nécessaire pour y entrer et pour en sortir ; quand j’entre dans le service, je comprends assez vite la raison de cette fermeture : beaucoup de patientes (je n’ai vu que des femmes) ont l’air vraiment perdues dans ces couloirs, ce qui laisse imaginer qu’elles pourraient facilement, pour le coup, littéralement être « égarées » par l’équipe si elles venaient à sortir du bâtiment. Une fois cette porte passée, on débouche sur un hall, où convergent plusieurs couloirs ; quelques chaises sont posées contre un mur, sur lesquelles sont assises plusieurs dames. Je remarque que partout sur les murs, il y a des photos des résidentes, en dehors de l’institution, prises lors de « sorties » (sorties à la ferme, balades…) ou d’activités exceptionnelles (repas de fêtes etc.). On retrouve ces photos dans de nombreux services de l’établissement. Je pense qu’elles correspondent à une politique de l’établissement visant à faire que les résidents se sentent comme chez eux. Si l’on s’engage dans le premier couloir en face de la porte, on tombe sur une sorte de salon/salle à manger, où les résidentes mangent, discutent, reçoivent leurs visites etc.… Il règne dans le service une odeur que je trouve un peu dérangeante, mélange d’odeur de nourriture type purée, odeurs d’excréments, ajoutées à cette odeur caractéristique des hôpitaux, institutions de soin, que je ne pourrais pas décrire, mais qui est spécifique à ces lieux. Murs pastel et lumières néons sont de mise ici. Sur la gauche de la porte d’entrée, on trouve une salle qui semble être une salle collective de loisir, ou plus simplement une salle télé. Les murs sont jaunes pâles. Et les meubles sont en bois recomposé et de couleur saumon. Une grande table ovoïde trône au centre de la pièce. Deux des côtés de la pièce ont des fenêtres, avec vue sur les autres bâtiments de l’établissement, mais avec assez d’espace pour voir le ciel. Une rangée de plusieurs chaises est disposée le long d’un côté du mur sans fenêtre. Et, bien entendu, la télévision occupe une place de choix, placée en hauteur, sur un meuble dans l’angle où se rejoignent les deux murs avec fenêtres. C’est dans cette pièce qu’aura lieu l’activité d’Angélique et Raya.

    Le mouvement des uns

    Plusieurs choses me marquent. D’abord le côté blanc, parfois immaculé, de l’endroit. Nous sommes vraiment dans une institution médicalisée : tout le monde porte une blouse blanche, le carrelage est blanc. Même si la couleur n’est pas absente, des murs notamment, on sent l’ambiance hospitalière un peu partout. De ce point de vue, les lieux paraissent assez impersonnels, mais si on sent les efforts pour les rendre familiers. Ensuite, le fourmillement de l’endroit est impressionnant : c’est un environnement de vie et qui plus est de vie collective. Beaucoup de monde s’affère (femmes de ménage, médecins, infirmières etc.) et il y a du mouvement en permanence. Le décalage entre les mouvements incessants du personnel et la fixité et la relative lenteur des résidents est saisissant : deux manières d’habiter l’espace complètement différentes cohabitent ici. Et elles sont censées rentrer en interaction. Dans cette fourmilière, la présence de Raya (lorsqu’elle ne travaille pas) prend en gros deux formes : soit elle se balade dans l’établissement ; soit elle se couche et dort vers le bureau de sa maîtresse, dans le service animation. Angélique n’est jamais inquiète quand Raya n’est pas là. Raya va notamment assez souvent se promener du côté du salon de coiffure qui est à côté du service animation. Elle se fait nourrir par les résidents qui se font couper les cheveux, et/ou par les coiffeurs eux-mêmes. Ce qui ne manque pas d’irriter gentiment Angélique. Pas de laisse pour Raya donc. Mais il suffit à Angélique de l’appeler, ou de siffler pour que celle-ci se montre au bout de quelques minutes. Cette absence de lien matériel met en avant l’existence d’un lien immatériel entre l’animal et sa référente. Et c’est précisément ce lien qui permet la circulation de Raya dans l’institution, et sans doute la normalisation de sa présence – si ce n’est son assimilation à un membre du personnel « comme un autre ». Et d’autre part, ce lien comme nous le verrons, sera largement mis à contribution et médiatisé lors des séances. La liberté de Raya au sein de l’institution semble ainsi faire écho à la mobilité permanente des membres du personnel, qui s’affairent sans cesse. Cette liberté résonne également avec la présence des chats dans les différents services : eux aussi se déplacent dans les espaces comme ils l’entendent. Si bien qu’on ne sait jamais quand on pourrait en croiser un. Seules leurs petites écuelles, posées dans un couloir, témoignent d’une présence régulière. Cette libre circulation des animaux est en fait assez frappante. Elle contraste en effet de l’image que l’on peut se faire de la présence animale en institution : faire entrer un animal dans un établissement de soin est souvent présenté comme un réel challenge, tant les contraintes sanitaires, légales et managériales (l’investissement du personnel dans le projet) semblent importantes. La situation que j’observe est sans doute, si ce n’est exceptionnelle, du moins peu commune. Du moins, elle rentre dans le cadre d’une politique de l’établissement axée sur une prise en charge « comme à la maison » : l’entrée en institution ne doit pas signifier une coupure radicale avec la vie d’avant. Les habitudes des résidents doivent être prises en compte, et l’environnement de soin doit s’attacher à reproduire un univers familier : les animaux présents ont notamment cette fonction de reconstruire de la domesticité dans ce contexte un peu impersonnel.

    La fixité des autres

    Car en effet, la description qui vient d’être faîte à la fois des espaces, des ambiances, des interactions et des activités évoque les caractéristiques propres aux « institutions totalitaires » analysées par Goffman : concentration sur un même espace de personnes « recluses », coupées à des degrés divers de leur passé et du monde extérieur, dont la vie entière (sommeil, nourriture, toilette, distraction) est encadrée par un personnel, plus mobile, qui assure le lien avec l’extérieur. L’espace et le temps de la vie des « reclus » sont totalement pris en charge :

    « Toute institution accapare une part du temps et des intérêts de ceux qui en font partie et leur procure une sorte d’univers spécifique qui tend à les envelopper. Mais parmi les différentes institutions de nos sociétés occidentales, certaines poussent cette tendance à un degré incomparablement plus contraignant que les autres. Signe de leur caractère enveloppant ou totalitaire, les barrières qu’elles dressent aux échanges sociaux avec l’extérieur, ainsi qu’aux entrées et aux sorties, et qui sont souvent concrétisés par des obstacles matériels : portes verrouillées, hauts murs, barbelés, falaises, étendues d’eau, forêts ou landes. »

    L’établissement que j’ai observé, de par son passé d’hospice, conserve cet aspect enveloppant et totalisant. L’espace porte encore certains stigmates de cette sectorisation des espaces, de leur fermeture, du contrôle des sorties et des entrées (cf. : la porte à verrouillage électronique du service pour les démences avancées). Mais le contraste entre des patients vivant reclus et un personnel mobile, connecté avec l’extérieur, n’apparaît plus tellement aujourd’hui à travers les dispositifs physiques contraignants : il y a une liberté de circulation assez importante dans les locaux. Cette liberté rend la condition de « reclus » des résidents encore plus prégnante : ils ne semblent pas « empêchés » par les murs ou par les règles strictes de l’établissement, mais par leur difficultés à se déplacer seuls, à se repérer dans les lieux, et, parfois, à savoir ce qu’ils font là, à se connecter à une réalité ici et maintenant. Si leur condition les empêche de sortir de l’établissement, il y a donc un double enjeu à faire « bouger » ces résidents. D’une part, on cherche à les faire se déplacer physiquement dans l’établissement (les faire changer d’espace, de salle ou de service pour participer aux moments de vie collective). D’autre part, on souhaite qu’ils puissent de s’extraire mentalement de leur quotidien de reclus et d’être en lien avec un « ailleurs ». Avec une volonté de ne plus reproduire les mécanismes asilaires, l’EHPAD cherche à limiter la coupure entre l’extérieur et l’intérieur de l’établissement : il faut les aider à s’évader hors des murs de l’institution, à rester « connectés » au monde extérieur, à leur vie passée, à leur famille. Mais dans cette entreprise, l’institution se heurte à l’état des résidents : pour pouvoir les aider à s’extraire de leur condition recluse, il faut arriver à rentrer en relation avec eux, ce qui passe par un ancrage dans le présent de la réalité qu’ils expérimentent, qui est celle de l’institution. Pour qu’ici soit vivable, il faut qu’il y ait un ailleurs. Et pour qu’il y ait un ailleurs, il faut un ici. De cette tâche complexe, le travail d’Angélique et de Raya est exemplaire.

    Le déplacement partagé : rassembler/accompagner

    Du fait de la distance entre le service animation et les autres, le premier élément récurrent des séances c’est la mobilité d’Angélique et de Raya : partant de leurs locaux, il leur faut se rendre dans les différents espaces où elles exercent. Avant cela, l’éthologue prépare l’équipement dont elle aura besoin lors de la séance. Cet équipement se compose à minima de plusieurs brosses à chiens, d’un tapis en plastique et d’un support de jeu de société (boite en carton). Selon ce qui va être fait, on pourra ajouter d’autres objets comme un poste C.D., ou bien une brosse à dent et du dentifrice pour chiens. Rien qu’à travers cette description on a une petite idée de comment va s’organiser la séance. C’est donc avec tous ces objets que l’éthologue, arborant une blouse blanche, se rend dans le service où l’activité aura lieu. Mais le caractère mobile de ce début de séance ne se résume pas à ce trajet : une fois dans le service, Angélique doit rassembler toutes les personnes censées participer à l’activité. Parfois aidée des aides-soignantes, il va s’agir pour l’éthologue d’aller tour à tour saluer chacune de ces personnes à l’endroit où elle se trouve à ce moment-là : dans leur chambre, dans la salle à manger commune, ou dans le couloir. Elle leur rappelle que c’est l’heure de l’activité, et les invite ensuite à la suivre. Assez souvent, ces allers-retours prennent un certain temps au regard des capacités motrices limitées de ces personnes âgées, certaines étant atteintes de handicaps moteurs. Il faut donc pousser des fauteuils roulants, aider à se lever des chaises, tenir par le bras, soutenir à droite les corps trop penchés à gauche, et inversement…
    Il faut accompagner individuellement les personnes dans la traversée de ces espaces ; action qui nécessite une implication physique de la part des soignants et une attention particulière à ne pas les brusquer, à respecter leurs rythmes et leurs difficultés. Délicatesse et fermeté, qui rappellent que les soignantes doivent conjuguer, selon l’analyse Goffmanienne, la nécessité de « l’homme comme une chose » et « l’homme comme une fin ». Ce moment de rassemblement rend particulièrement visible le contraste entre la fixité des résidents et le mouvement constant du personnel : c’est comme si lors de cet accompagnement, un ajustement de rythme s’effectuait. Les soignants ralentissent et les résidents accélèrent ; chacun influençant la cadence habituelle de l’autre. Ce contraste rend encore plus évident le statut de Raya dans l’institution : son rythme est celui des soignants ; toujours à droite à gauche, dans différents espaces. On remarque que pendant ce temps où elle rassemble et accompagne les résidents, Angélique ne se soucie aucunement de ce que fait Raya. Comme à son habitude, la chienne se promène dans le service, entre le personnel et les résidents. Ce qui ne l’empêche nullement d’avoir un rôle dans l’accomplissement de cette séquence d’accompagnement et de rassemblement. En effet, l’intérêt des résidents pour l’animal (qui est un critère de sélection des participants à l’activité) est un levier, une stimulation qui a un effet pratique relatif à l’ajustement des rythmes entre résidents et soignants :

    « L'intérêt de l'animal doit déjà être de motiver les personnes à me suivre en salle d'activités, dans un endroit calme, pour qu'on puisse être posés, tranquilles et ne pas être perturbés par l'environnement extérieur. Les personnes que je prends c'est forcément des personnes qui sont attirées par l'animal, donc déjà rien que le fait de voir le chien, ça va les éveiller, ça va... Elles vont apprécier. Donc elles vont me suivre beaucoup plus facilement. »

    On le voit, cette présence libre, versatile et mouvante de Raya est malgré tout active dans l’accomplissement de la séance. Mais dès que sa maîtresse l’appelle, la voilà qui accourt. La séance peut alors commencer. Ce moment de rassemblement me permet en outre d’observer les réactions des autres résidents à la vue de Raya : beaucoup de sourires naissent sur les visages, très peu d’indifférence. Lorsque nous sommes dans cette salle, je constate la manière dont elle se fait caresser par les résidents qui sont là. Ce sont des caresses très furtives dans le sens où les gestes des mains ne sont pas très assurés : ce sont des caresses en passant. Intéressant également d’observer l’attitude de Raya, toujours très papillonnante, très volontaire pour aller à la rencontre de ces personnes ancrées à leur fauteuil, à leur table, et dont il n’est pas évident de savoir si elles désirent ou non être approchées par la chienne. Peu importe, Raya va assez régulièrement à leur rencontre, laisse traîner sa truffe, agite sa queue, et offre des regards à qui veut bien les attraper au vol. Les réactions du personnel sont aussi remarquables : sourires et petite caresse sur la tête de l’animal, quand elle croise une infirmière, une aide-soignante ou un médecin ; parfois un petit « comment ça va Raya ? » Là encore, l’indifférence est assez rare.

    L’ici et maintenant : l’activité autour de l’animal

    Après avoir été rassemblés dans la pièce dédiée à l’activité, les résidents s’installent autour d’une table. La porte est fermée, et Angélique dit « bonjour » au groupe, en parlant fort et distinctement pour se faire comprendre. Elle lance un « comment ça va ? » général également. Sans nécessairement attendre la réponse, elle installe le tapis en plastique au centre de la table. D’un geste furtif de la main accompagné d’un « allez Raya », elle demande à la chienne de monter sur la table ; elle s’exécute immédiatement, aidée d’une chaise disposée par Angélique à cet effet. Voilà donc Raya sur le tapis en plastique, qui s’allonge directement. Posée comme un sphinx, elle offre son flanc aux résidents, qui, armés de brosses, commencent donc à brosser l’animal. Avec la vigueur que leur condition leur permet, elles (les femmes sont majoritaires) s’appliquent, non pas à nettoyer la chienne (qui n’en a pas vraiment besoin) mais à enlever ses poils excédentaires. Vu qu’il n’y a pas assez de brosses pour tout le monde, certaines utilisent leur main pour caresser l’animal, en attendant qu’on leur confie l’ustensile. Raya changera plusieurs fois de position, pour que les résidentes puissent s’occuper de son corps entièrement. Ce moment de brossage, de caresses, implique donc un rapport corporel à l’animal : c’est un exercice qui fait travailler un tant soit peu la motricité des personnes. Mais c’est aussi l’occasion pour Angélique de poser des repères temporels avec les résidentes : elle leur demande si elles connaissent la date du jour, le mois, et l’année. Elle demande également si elles se rappellent du nom de la chienne, si elles-mêmes ont eu un animal dans leur vie etc. Bref, il n’y a pas que du corporel dans cette partie de la séance : la parole est présente, sous la forme de ces questions adressées aux résidentes, et également à travers le fait qu’Angélique leur donne des nouvelles de la chienne : Raya a grossi, elle doit aller chez le vétérinaire, il faudra la mettre au bain etc. Pour leur part, les résidentes répondent aux questions (selon leur état encore une fois) et commentent la beauté et la docilité de Raya : « qu’elle est jolie », « qu’elle est sage », « qu’elle est gentille » etc. Souvent en boucle d’ailleurs. L’expression « activité autour de l’animal » est vraiment adaptée ici : au centre de la pièce, la chienne, objet des soins corporels, des gestes d’affection et également l’objet de tous les commentaires. L’animal est là pour canaliser l’attention, ou plutôt pour la « dynamiser » pour reprendre les termes d’Angélique qui me décrit la manière dont elle envisage ce premier temps :

    « Il y a toujours deux temps d'activité lors des séances en fait : une première avec l'animal pour dynamiser l'ambiance collective, et ensuite je me sers de cette dynamique pour les faire travailler entre guillemets, au niveau cognitif. […] elles gardent - c'est souvent des dames -vraiment l'ambiance qui a été mise en place autour de l'animal, ça crée une familiarité entre les personnes, crée une écoute, un respect, et c'est vrai que du coup elles sont dans cette dynamique, et elles le restent. »

    Cette première partie de séance, autour de l’animal, dure en général une vingtaine de minutes. Angélique repère le moment où il faut arrêter de solliciter Raya : elle se lève, elle cherche à changer de position sans qu’on lui ait demandé. C’est le signe qu’il faut la faire descendre de la table et passer à la seconde partie de la séance. Pendant celle-ci, Raya se couche dans un coin de la pièce, dort ou attend tranquillement la fin de la séance. Elle n’est plus le centre de l’activité et se retire quelque peu de la dynamique créée autour d’elle. Elle passe dès lors sur un mode de présence mineur, bien connue des propriétaires de chien domestique et qu’a très bien décrit Marion Vicart : « […] une « présence-absence » dont on sait qu’elle est là, pas loin, qu’il ne faut pas lui marcher dessus, mais qui n’attire pas pour autant notre attention. »

    L’ailleurs : stimulation cognitive et émotionnelle

    La seconde partie de la séance est dédiée à des activités ludiques, destinées à stimuler les résidentes cognitivement et intellectuellement. Ces jeux prennent la forme de jeux de société « classiques », plutôt type « quizz. » Le premier que j’ai observé consiste, à partir d’une carte de France, à trouver un élément caractéristique (spécialité culinaire ou autre) pour chacune des régions représentées. Angélique se sert également de la carte en elle-même : « qu’est ce que c’est ? » leur demande-t-elle en désignant la carte. Une fois qu’elles ont identifié l’objet, elle poursuit : « où est-ce que vous habitez ? » Ensuite, commence le jeu en lui-même. A partir d’indices que donne Angélique, il s’agit pour les résidentes de trouver l’élément correspondant : par exemple, pour la Normandie, l’indice est « je pousse sur un arbre, et on fait du cidre avec mon jus ? Je suis …. ? » J’ai observé une partie de ce jeu avec les résidentes les plus atteintes cognitivement, et malgré l’aspect enfantin des questions, peu d’entre elles sont arrivées à y répondre. Avec ces jeux, Angélique essaie donc de leur faire travailler la mémoire, la réflexion, la logique. Mais c’est également la mémoire émotionnelle que tente de toucher l’éthologue :

    « C'est vraiment divers et varié, hier je travaillais des comptines. J'ai une petite fille, donc je leur ai dit voilà j'ai piqué les chansons à ma fille et on va retravailler ça ensemble, voir si vous vous en rappelez, parce qu'il faut travailler des mémoires anciennes, et les mémoires affectives. L'intérêt des comptines, c'est que tout le monde les connaît. Donc voilà, on a repris, on a écouté, on a chanté, et c'est vrai qu'elles sont restées très investies, parce que là aussi je faisais appel aussi à la mémoire émotionnelle. Comme l'animal. C'est vrai que la musique peut être aussi comparée à l'animal. Pour tout ce qui est affect, quand on travaille avec des personnes démentes, ce qui leur reste en dernier c'est l'affect. C'est vrai que toutes ces choses-là généralement ça marche bien. »

    Dans cet extrait d’entretien, lorsque l’éthologue évoque « l’animal » on ne sait s’il s’agit de Raya, ou de l’animal en général. Il me semble qu’elle parle des deux. La comparaison de l’animal avec les comptines que « tout le monde connaît », renvoie en effet à l’idée que les résidentes ont une histoire personnelle impliquant l’animal, et qu’aussi bien le contact avec Raya, que l’évocation de souvenirs ayant trait à une relation passée avec un animal, met en branle cette mémoire émotionnelle. En effet, si pendant la première partie de la séance, la relation directe et tactile qui se crée autour de Raya permet l’évocation de relations passées avec d’autres animaux, la seconde partie n’est pas nécessairement en reste à ce niveau-là. Il arrive assez souvent que les questions soient en lien avec le monde animal, voire que le jeu lui soit même entièrement consacré. J’ai pu assister ainsi à ce type de jeu en deux parties : dans un premier temps, l’éthologue distribue à chacune des résidentes une carte représentant neuf photos d’animaux, elles doivent dire à quelle espèce correspond chaque image. Ensuite, selon le même principe, c’est à partir d’un CD que les résidentes entendent des cris d’animaux et doivent attribuer le son à l’animal qui l’émet. J’ai eu tendance à ne pas forcément comprendre le lien entre les deux parties de la séance, au-delà du fait que Raya servait à canaliser et dynamiser l’attention pour préparer la seconde partie ; autrement dit : à faire figure d’ ici et maintenant. Et dans cette seconde partie, les jeux me semblaient peu en rapport avec la question qui m’intéresse : à savoir la mobilisation de l’animal dans des pratiques de soin. Et puis, en observant ce jeu précis des cris d’animaux, l’articulation des deux parties m’est apparue plus clairement et l’idée que l’animal devait être également pensé comme un ailleurs, a émergé. Comment ? Intéressons nous au déroulement de ce jeu, tel que je l’ai décrit dans mes notes :

    « - Pour le son de chèvre, la dame 4 commente « elle rouspète ! » ; les résidentes disent « chèvre. » En fait c’était l’agneau [je me suis trompé aussi].
    - Son « chouette » : « ça me fait peur » dit la dame 2. Personne ne trouve. « Elle a mauvaise réputation la chouette. Pourtant elle est inoffensive. Moi j’aime bien la chouette ! » Commente Angélique.
    - Son « petit oiseau » : c’est un « poussin » en fait. Personne ne trouve.
    - « Pigeon » : l’attention décline, et encore une fois, personne ne trouve.
    - Lorsque c’est un chaton qui miaule dans le poste, la dame 3 se lève pour aller ouvrir la porte au chat : « vous allez où ? » demande Angélique « Vous cherchez le chat ? Il est là le chat…dans le poste. Sur le disque. » La dame associe un son (le chaton), à une action (ouvrir la porte).
    - « coucou » : personne ne trouve. Angélique donne la réponse. « C’est quoi un coucou ? » demande une des dames. « Y en a plus ». « Faut connaître » commente une autre.
    - « éléphant » Silence. Quelqu’un propose « une vache ? » Non. « Un éléphant ? » Oui ! La dame 3 parle de ses souvenirs avec les éléphants : au jardin des plantes à Lyon, elle en avait vu.
    - « dindon » : tout le monde trouve tout de suite. On parle de la dinde de Noël, et la dame 5 dit que c’est bientôt Noël. Du coup Angélique, qui n’a pas commencé la séance par les questions sur les repères temporels, doit rectifier et demande « quel mois sommes nous ? » Personne ne sait. « En mai » précise-t-elle.
    - « Lion » : Quelqu’un trouve. « C’est un animal sauvage ! Une bête féroce, on le croise pas souvent par chez nous, dans les zoos ou dans les cirques » commente Angélique.
    - « âne » Angélique : « pas très féroce celui là. » Personne ne trouve.
    - « Coq » : « c’est très très difficile » ironise Angélique. « Cocorico » : Angélique imite le cri du coq. « Qui avait des coqs chez elle ? » demande-t-elle.
    - « Cheval » : une dame propose « un chien ? » ; « non ce n’est pas un chien ! C’est plus gros » répond Angélique. « C’est un hennissement. Qui est l’animal qui hennit ? Ce n’est pas l’âne.» Les dames ne trouvent pas. Donc Angélique demande « qui avait des chevaux ? Vous montiez les chevaux ? »
    Notes du jeudi 14/05/2009.»

    Que ce soit au niveau des indices donnés par Angélique, ou bien des commentaires qu’elle peut faire après que la réponse a été trouvée, il y a toujours une reprise par l’éthologue : elle fait le lien entre l’animal de la séance, l’animal ici et maintenant, (physiquement présent ou représenté par les images et/ou les sons) et l’animal comme ailleurs, dans le temps (si la personne a eu un animal – ou un souvenir impliquant l’animal) ou dans l’espace (si l’entrée en maison de retraite a fait que la personne n’a pu garder son animal). Mais l’ailleurs que représente l’animal ne concerne pas uniquement la vie individuelle d’une personne : il désigne la vie hors institution, et plus globalement, la vie « hors pathologie », la vie « normale » (par opposition à la « vie recluse »), avec ses repères spatio-temporels, et culturels. Que les jeux intègrent des animaux ou non, ils sont dans tout les cas un rappel de « ce qui se passe dehors », à la fois à l’échelle de la vie quotidienne de personnes proches des résidentes ; mais également à une échelle plus éloignée et transversale : celle d’un fond culturel commun, dont les animaux font aussi partie : leur juste place (Mauz, 2005), leur réputation, leur banalité, ou leur exceptionnalité sont évoqués lors du jeu par Angélique. L’ailleurs que représente l’animal renvoie donc également à cet ensemble de connaissances relatives aux animaux, censé être possédé par toutes les personnes en dehors des murs de l’institution. C’est un rappel de l’ordinaire qui est à l’œuvre dans ces séances : quand Angélique parle de sa vie quotidienne avec Raya, elle souligne le caractère ordinaire de cette présence animale dans sa vie en dehors de l’institution. De la même manière, les liens qu’elle peut établir entre des cris d’animaux et leur représentation sociale (« la chouette a mauvaise réputation » - « le coq c’est très très difficile à trouver [ironie]» - « l’âne n’est pas très féroce » - « le lion est féroce » - « on le trouve dans les cirques ») renvoient à un savoir commun, ordinaire, à propos des animaux. Pour les résidentes, ces séances sont donc l’occasion d’un double rappel : celui d’une existence ordinaire qu’elles ne partagent plus du fait de leur hébergement en institution ; et celui d’un fond culturel commun auquel leurs capacités cognitives déclinantes les empêchent de plus en plus d’avoir accès. L’exemple du travail d’Angélique et de Raya engage les résidentes dans un déplacement : après avoir mobilisé l’animal comme point d’ancrage dans l’ici et maintenant, il ambitionne de faire sortir les résidents des murs de l’institution : l’activité autour de l’animal (physiquement présent et/ou représenté) vise donc également un ailleurs.

    En définitive, on voit que les trois temps de la séance ont un rapport avec la question de la fixité et du mouvement : dans un premier temps, il s’agit de faire déplacer les résidentes physiquement, de les concentrer dans un espace, puis, dans un second temps, de fixer leur attention grâce au contact avec Raya, et enfin, de les faire se déplacer mentalement, à travers les jeux. On pourrait dire que le travail avec l’animal est une charnière dans ce processus : engageant à la fois le contact physique et la parole, il permet de faire le relais entre les deux temps de la séance, pendant lesquelles le déplacement est soit physique, soit mental. Il permet donc de conjuguer la nécessité de produire un ici pour qu’il y ait un ailleurs, et d’articuler les exigences contradictoires d’une institution souhaitant tout à la fois assumer sa spécificité de lieu de prise en charge et se considérer comme un espace ordinaire de la vie sociale.

    Bibliographie

    Goffman, E. (1968). Asiles, études sur la condition sociale des malades mentaux. Paris, Les Editions de Minuit.
    Mauz, I. (2005). Gens, cornes et crocs. Paris, Inra.
    Michalon, J. (2011) « L’animal thérapeute » Socio anthropologie de l’émergence du soin par le contact animalier, Thèse de doctorat en sociologie et anthropologie politique. Université Jean Monnet – Saint Etienne/Centre Max Weber – UMR 5283. Dirigée par Isabelle Mauz.
    Vicart, M. (2008). "Regards croisés entre l'animal et l'homme : petit exercice de phénoménographie équitable." Ethnographiques.org(17). Voir : www.ethnographiques.org


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